Tâches ménagères : trois jugements révolutionnaires

Nicolas Gastineau commente le 11 mars 2021, dans Philomag, trois jugements « majeurs et pourtant passés inaperçus », rendus dernièrement dans 3 pays différents (Portugal, Chine et Argentine). Tous les trois condamnent, au moment de leur divorce, des hommes actifs à rembourser le travail gratuit fourni par leur conjointe pendant leur vie commune.


Les trois jugements reconnaissent explicitement « que les tâches domestiques constituent bien un travail, ayant une utilité sociale et donc un prix. Et que les femmes qui y ont été si longtemps cantonnées peuvent être fondées, en vertu du principe d’égalité, à exiger des compensations ».


Qu’est-ce qu’une société qui fonctionne bien ?


La question est posée à Axel Honneth qui répond : C’est une société dont l’environnement social, culturel ou politique permet aux individus de développer une identité autonome ou une relation positive à soi-même. C’est une société dans laquelle chacun devrait pouvoir devenir ce qu’il souhaite être sans avoir à en passer par l’expérience douloureuse du mépris ou du déni de reconnaissance (…) Il existe dans nos sociétés des déficiences découlant moins d’une violation des principes de justice que d’une atteinte concrète aux conditions de l’autoréalisation individuelle ».


Hegel, nous explique le Précepteur, pense que les êtres humains désirent être reconnus. Le sentiment de reconnaissance est lié à la conscience de soi. Pour Hegel, « il y a deux moyens d’accéder à la conscience de soi : l’introspection et le travail. Le travail c’est la confirmation visible de notre existence. C’est le prolongement de soi par lequel nous nous approprions le monde en le marquant du sceau de notre humanité. Tout travail relève d'un désir de reconnaissance ».


C’est pourquoi, lorsque nous ne travaillons pas ou que notre travail n’est pas reconnu, nous nous sentons inutiles, nous avons l’impression de ne pas exister, d’être rien.


Dans la société capitaliste, ce n’est d'ailleurs pas seulement une impression, comme l’a si courtoisement affirmé, le 29 juin 2017, le banquier d’affaire que les milliardaires et les médias ont porté au pouvoir en France pour nous vider les poches : « Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien. »


Le travail « invisible »


Comme l’explique Fred Lutaud dans son livre à paraître sur le PNSI (Premier niveau de salaire inconditionnel) : « Nous avons pris l’habitude de considérer que le travail nécessaire à la société se résumait au travail en emploi, cette part de notre activité pour laquelle nous sommes rémunérés. D’ailleurs le reste du temps, ce que nous accomplissons n’est même pas considéré comme du travail et c’est naturellement que nous acceptons de cloisonner les secteurs de la vie domestique, familiale, professionnelle, culturelle, associative, citoyenne, politique. (…) Ce « travail invisible » ne valorise directement aucun capital, ne nécessite aucun employeur, mais participe malgré tout à la création de valeur générale ».


Mais sans le travail invisible des femmes au foyer, des retraités, des bénévoles, des amis, la société ne pourrait pas fonctionner.


Ce travail mérite salaire et reconnaissance, c’est ce que les 3 juges viennent de décider.


Les travailleurs invisibilisés d’Uber se battent aussi pour leurs droits


Pour ne plus avoir à assumer leurs responsabilités d’employeurs, qu’ils jugent encore trop lourdes malgré la baisse incessante des salaires et des garanties sociales, les employeurs capitalistes ont imaginé le travail « indépendant » sur plateforme, un statut qui donne des devoirs et aucun droit aux travailleurs et qui les renvoie peu ou prou au travail à la tâche du début du 19ième siècle. Toute l’horreur et l’injustice de leur situation est décrite dans le dernier film de Ken Loach, « Sorry we missed you ». Ces travailleurs invisibilisés (principalement étudiants précaires, étrangers et jeunes banlieusards) se battent maintenant pour faire reconnaître leurs droits et la valeur de leur travail. Selon le Temps, « la Cour suprême britannique vient d’estimer qu’ils « doivent être considérés comme des salariés. En Suisse, le mouvement va dans le même sens … Mais en Suisse, il n’y a pas d’automatisme, chaque chauffeur devant saisir la justice pour tenter d’obtenir le statut de salarié. Cette bataille est longue: à Genève, le canton a décidé que les travailleurs d’Uber Eats et les chauffeurs Uber étaient des employés. Mais la société a fait recours auprès du Tribunal fédéral ».


Mais selon Anti-K « la plateforme fait du lobbying auprès de l’UE pour créer en Europe un « tiers statut » entre salarié et autoentrepreneur, afin d’éviter que ses chauffeurs ne soient considérés comme des employés ». Connaissant l’UE, tous les désespoirs sont permis, même si, comme le dit Anti-K, le rapport de forces est défavorable à la multinationale.


En attendant, les Uber se regroupent dans des syndicats ou des collectifs et réfléchissent à des formes de travail coopératif, nous dit l’Observatoire des Multinationales : « Au-delà des diverses revendications, l’idée de se réapproprier l’outil de travail émerge. « Sur le long terme, la seule issue pour obtenir des conditions de travail décentes est la création d’une Scop de livreurs », écrivent Les Fusées Vertes ».


Ce sont les Uber et tous les petits qui ont fait tourner la société pendant les confinements, alors que la plupart des gradés se planquaient, que Macron traite de riens. Pour notre Kaiser, les bénévoles doivent être moins que rien, puisqu’ils ne touchent même pas les quelques malheureux centimes que touchent les livreurs Uber.

Pour que le travail de tout le monde soit reconnu : le salaire à vie


Comme l’explique Fred Lutaud : « De plus en plus de monde prend conscience, de façon diffuse mais persistante, que s’en remettre aux « lois » du marché du travail et aux résultats des entreprises pour l’allocation microéconomique des salaires relève de l’aberration (…) S’il y a une activité qui doit être placée en dehors des lois du marché1, c’est bien la vie humaine elle-même. La crise sanitaire de 2020 en a fait la démonstration, si tant est qu’elle fût encore nécessaire. L’arrêt de la production pendant le confinement a nécessité la socialisation massive des revenus. Le chômage partiel a pris le relais dans de nombreuses entreprises. Ce qui fut possible pendant la pandémie pour sauver les entreprises ne doit-il pas nous inspirer pour désespérément son débouché naturel. Nous sommes tous finalement des salariés de la société parce que nous participons tous, à quel que degré que ce soit, à l’immense mécanique sociale qui permet de faire société, même si nous ne contribuons pas tous de la même manière (…) Le salaire vital doit échapper aux aléas de la conjoncture économique et devenir un salaire à vie, garanti à la personne. Le PNSI, versé à partir de 18 ans, inclus donc les études, les périodes de recherche d’emploi, exactement comme le salaire mensuel inclus dès à présent le trajet pour se rendre au travail2, les jours fériés3 et les congés payés, mais aussi les retraites (en tant que salaire continué) ou ébauchées telles que le salaire étudiant.


Aujourd'hui, alors qu’une bonne partie de la population sombre dans la précarité et le chômage à cause des mesures erratiques et destructrices imposées par des dirigeants incompétents et sans scrupules pendant l’épidémie de Coronavirus, le PNSI (premier niveau de salaire inconditionnel) apparaît de plus en plus comme LA SOLUTION.


Moins couteux que le revenu de base, il est aussi plus :


JUSTE (ne se cumule pas avec revenus existants)

ACAPITALISTE (anticipe une société libérée de la propriété actionnariale)

EMANCIPATEUR (instaure tout un chacun comme producteur)

SOCIAL (redonne à chacun sa dignité et un rôle actif dans la société)


Dominique Muselet, 14 mars 2021



Notes

1. « Il y a des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché », Emmanuel Macron, 12 Mars 2020.

2. Le trajet pour venir au travail n’est pas comptabilisé comme temps de travail, mais il est de fait compris dans le salaire puisque le salarié n’a pas d’autre choix que de se rendre au travail.

3. S’ils tombent un jour habituellement travaillé et que l’employeur demande à son salarié de ne pas venir, il doit le rémunérer au taux normal s’il remplit certaines conditions d’ancienneté et de travail.


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