Pour la reconnaissance du travail hors de l’emploi

Par Romain Darricarrère


Longtemps, une partie de la gauche a cherché à mobiliser autour de la défense de services

publics forts et de la justice fiscale. Les récentes défaites citoyennes, politiques et syndicales

doivent nous interpeller : malgré la forte mobilisation qu’ont pu susciter tant l’opposition à la

réforme des retraites que le mouvement des gilets jaunes ou la grève des cheminots en 2018,

ces combats se sont soldés par des défaites. Dès lors, comment analyser ces mouvements

sociaux et rebâtir un discours à même de fournir une grille d’interprétation générale, un

projet capable de susciter l’adhésion ? Gageons ici que l’enjeu central est le renversement du

cœur de nos revendications, qui acceptent à tort de se situer sur le terrain imposé par la classe

dominante, à l’origine des réformes. Tout discours émancipateur doit impérativement

réinvestir les questions centrales du travail et de l’investissement.


La définition du travail : un enjeu décisif


Enjeu central de la lutte des classes, la définition du travail – qui n’a rien de naturel – n’est jamais

neutre. N’est considéré comme relevant du travail que la part de notre activité que des institutions

légitimes reconnaissent comme contribuant à la création de valeur économique. Ainsi, ce ne sont

jamais les caractéristiques intrinsèques d’une activité qui lui permettent d’être considérée comme du

travail, mais bien les conditions dans lesquelles elle est effectuée. L’exemple le plus éloquent est

sans doute celui des tâches domestiques. Repeindre ses propres volets ne semble pas relever, dans

un cadre capitaliste, de la notion de travail (au sens de contribution à la création de valeur

économique). En revanche, une peintre exerçant en auto-entrepreneuse embauchée pour faire la

même action verra son activité être reconnue comme du travail (et donc comptabilisée dans le PIB).

L’enjeu de l’émancipation du travail est, précisément, de reconnaître et salarier le travail

hors de l’emploi.


Dans un cadre purement capitaliste, les institutions de reconnaissance du travail, que sont le marché

des biens et services pour les indépendants et le marché de l’emploi pour les autres, ne retiennent

qu’un seul critère : celui de la mise en valeur de capital. Le discours de la bourgeoisie capitaliste

vise donc à entretenir la confusion entre le travail et l’emploi – autrement dit la mise en valeur du

capital d’un propriétaire. Il ne serait ainsi possible de travailler que dans l’emploi. Au contraire,

l’enjeu de l’émancipation du travail est précisément, de reconnaître et salarier le travail hors de

l’emploi.


Cette conception capitaliste des personnes comme étant par défaut étrangères au travail se double

d’une clause particulièrement scandaleuse : non seulement les détenteurs du capital s’accaparent

une part de la valeur créée par les travailleurs au seul motif de leur propriété lucrative de l’outil de

production, mais en plus les travailleurs ne peuvent pas décider de leur propre travail. Dès lors,

émanciper le travail, et donc les travailleurs, revient à instituer des institutions alternatives qui

reconnaissent le travail hors de ce carcan capitaliste de la seule mise en valeur de capital et

s’appuient sur d’autres indicateurs.


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