De la mobilité en temps de crise - Enquête dans une ville désindustrialisée

Extraits
 
La mobilité, révélatrice du marché du travail
 

La première impression, à la lecture de l’ouvrage, est l’importance de la mobilité quotidienne de celles et ceux dont on vilipende l’immobilisme et les réticences à accéder à une formation ou à un emploi éloigné de chez eux. Denain est située dans l’agglomération de Valenciennes, près de la frontière belge. Dans une ville marquée par le chômage et la pauvreté, les ouvriers et employés doivent se déplacer et consacrent d’une à trois heures de déplacement pour aller à un entretien d’embauche, travailler dans un pôle logistique ou sur un chantier du BTP. Des jeunes consacrent trois heures par jour à leurs déplacements pour se rendre à l’école ou à une formation, d’autres dépensent 280 euros par mois pour se déplacer alors que le budget de la famille est très modeste. L’importance de cette mobilité se mesure donc au temps qui lui est consacré dans la journée, à son coût excessif relativement au budget des ménages, aux difficultés – ou à l’impossibilité – que représente le fait d’obtenir le permis de conduire et de pouvoir le financer, d’acheter une voiture d’occasion, une voiture sans permis ou un scooter. Enfin, les coûts de cette mobilité se mesurent aux effets sur la vie familiale et conjugale, en particulier du fait de l’absence durant la semaine ou des horaires de travail décalés et alourdis par le temps de transport. Les images évoquent, en filigrane, qu’à Denain, les habitants sont depuis longtemps contraints à la mobilité : l’emploi industriel y a disparu, l’emploi tertiaire n’est pas en nombre suffisant, il est diffus géographiquement, ce qui rend ici, comme ailleurs en France, le coût et le temps de déplacement élevé (Orfeuil 2010). Les lieux de travail et de formation sont variés et reflètent l’hétérogénéité des conditions populaires, leur caractère genré et leur diffusion géographique : employée d’aide à domicile, ouvrière dans l’électronique ou la logistique, bénévole d’une maison de retraite, chauffeur routier, préparateur de commande, ouvrier du bâtiment.

 

L’ouvrage contribue ainsi à complexifier une représentation mécaniquement positive de la mobilité géographique pour l’emploi. Il nous montre des personnes qui travaillent, mais restent pauvres ou précaires, qui se déplacent ou tentent de le faire pour se former ou accéder à un emploi, mais échouent, d’autres sans emplois et sans moyens de transport qui vivent dans la pauvreté, centrés sur un espace nourri par les liens d’entraide familiaux et amicaux. Ainsi, en montrant que même ceux qui sont mobiles ont des vies difficiles, l’ouvrage révèle (mais ce n’était pas son intention de départ) combien le problème n’est pas celui de la mobilité en tant que telle, mais celui du marché du travail [2].

 

Conclusion

 

L’ouvrage et, plus encore, le contexte du mouvement des Gilets jaunes, nous invitent ainsi à ouvrir la boîte noire de l’apparent consensus politique sur la question de la mobilité géographique des travailleurs : la démocratie peut-elle s’emparer d’un sujet largement gouverné par les logiques économiques de marché ou les dispositifs publics centrés sur la responsabilisation individuelle ? Peut-on prendre en compte le point de vue de celles et ceux qui vivent dans les espaces désindustrialisés et posent la question de l’ancrage ? Ces réflexions nous invitent à nous départir d’une vision morale et « ethno-centrée » (centrée sur le point de vue des classes moyennes et supérieures) de la mobilité géographique. On ouvre ainsi le regard sur l’espace de celles et ceux qui vivent pleinement les tensions et les risques du marché du travail.

 

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