« NOUS N’AVONS PLUS L’HISTOIRE AVEC NOUS » : ENTRETIEN AVEC JÉRÔME BASCHET

September 16, 2019

Nous avons réalisé cet entretien avec Jérôme Baschet à l’occasion de la sortie de son nouveau livre, Une Juste colère. Interrompre la destruction du monde, aux Éditions Divergences. Ce livre – qui contient à la fois un retour sur le mouvement des Gilets Jaunes (en particulier la centralité de la pratique du blocage, le refus de la représentation et l’invention de nouvelles formes d’auto-organisation populaire), des analyses sur les derniers développements d’un capitalisme néolibéral qui accélère toujours davantage le désastre écologique, ainsi que d’intéressantes propositions quant au renouvellement de la stratégie révolutionnaire – nous paraissait un excellent support pour aborder avec son auteur les problématiques les plus urgentes de la situation.

 

1. J’aimerais te poser une première question sur le titre même de ton livre, ou plutôt le sous-titre : “interrompre la destruction du monde”. Depuis le 19ème siècle et pendant longtemps la tradition du mouvement communiste a pensé que la révolution était, comme disait Marx, une “locomotive de l’histoire”, que l’émancipation humaine était en quelque sorte inscrite dans le développement historique lui-même. Walter Benjamin a renversé la formule, suggérant que la révolution serait plutôt “l’acte par lequel l’humanité qui voyage dans le train tire les freins d’urgence”. Tu sembles donc t’inscrire davantage dans cette filiation. Quels sont pour toi les enjeux d’un tel changement de paradigme ? Et en quoi sont-ils liés en particulier à l’actualité du désastre écologique ?

 

Jérôme Baschet : J’admets bien volontiers cette lecture benjaminienne du sous-titre. Un mot d’abord sur le mot « destruction ». Il me semble caractéristique d’un troisième âge de la critique du capitalisme. Le premier était centré sur l’exploitation, le second sur l’aliénation et le troisième sur la destruction. Il a pu être anticipé par certains, mais cette dimension devient désormais clairement dominante, tant c’est la dévastation écologique – au sens large des trois écologies de Guattari – qui vient au premier plan. Ce qui ne veut pas dire que les autres dimensions de la critique – et les autres aspects de la domination capitaliste qu’elles pointaient – soient invalidées ; simplement, elles doivent être reformulées dans un nouveau contexte où la barbarie capitaliste atteint un tel degré que c’est la possibilité même de la vie sur Terre qui est, potentiellement, remise en cause.

 

« Interrompre la destruction du monde », donc ; mais j’aurais aussi bien pu dire, même si la formulation peut paraître étrange, « Interrompre le monde de la destruction ». Car c’est bien de ce monde de la destruction, qui écrase et anéantit tant de mondes multiples, qu’il s’agit d’interrompre le cours. Interrompre la destruction du monde, en somme, ne peut signifier rien d’autre que mettre fin au monde de la destruction. Et ce monde, c’est le monde de l’Économie – un monde dominé par la tyrannie économique et animé par une compulsion productiviste qui est la source directe de la présente dévastation écologique et humaine.  


 

 

 

 

 

 

 

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