La Reproduction des Sociologues en milieu protégé: 1ère partie

Dans un article publié dans la New Left Review, « The Future of the City », le géographe urbain étasunien, Frederic Jameson, théoricien critique de la notion — de fait un pseudo-concept — de « post-modernité » et de ce qu’elle recouvre, à savoir l’entrée dans un monde que le philosophe slovène marxiste Slavoj Zizek qualifie de « post-politique »1, affirmait ce qui suit: « Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme »2. Je pense que cette appréciation est un bon point de départ. Pour aller où ? Peut-être à une impasse si la conjoncture socio-polítique présente tant au niveau national qu’à l’échelle internationale devenait structurelle. Le problème, en effet, à la fois idéologique et politique, est que aujourd’hui personne ne désire, bien sûr, le premier terme de cette alternative, mais que presque personne non plus ne désire le second en dépit des grandes proclamations de maints leaders, intellectuels et journalistes progressistes contre le «capitalisme néo-libéral financiarisé et globalisé». Car ce qui ne plaît pas à ceux-ci, en réalité, ce n’est pas le capitalisme en soi mais seulement sa version néo-libérale. Il suffit, pour le vérifier d’examiner leurs propositions ou modèles « alternatifs ». À cet égard, les programmes des partis politiques de la gauche dite radicale tels que Podemos en Espagne et les Insoumis en France ou les innombrables articles du mensuel citoyenniste français Le Monde diplomatique offrent un bon exemple des limites idéologiques — pour ne pas parler de leur mise en pratique — de leur anticapitalisme. L’« autre monde possible » qu’ils revendiquent et dont ils se revendiquent est un autre monde capitaliste, un monde autrement capitaliste mais non un monde autre que capitaliste. Ce qu’ils critiquent dans le capitalisme c’est seulement l’irrationalité de son fonctionnement et l’immoralité de ses excès, non le fait que ce mode de production soit un mode d’exploitation des êtres humains (ou du moins de la majorité d’entre eux) et de l’environnement. Le vocabulaire même de ces adversaires du néo-libéralisme reflète le caractère «modéré» de leurs ambitions et revendications : les mots «bourgeoisie», « prolétariat», «exploitation», «lutte des classes», «révolution», «socialisme», «communisme», etc. ont disparu ou sont en voie de le faire ; les vocables qui les ont remplacés sont de plus en plus consensuels: «le commun», par exemple, comme nous le verrons, ce concept nouveau ou reformulé qui a de nos jours beaucoup de succès parmi les militants citoyennistes, les marxistes de la chaire et autres libertaires d’amphithéâtres universitaires.

 

La majorité des chercheurs en sciences sociales, y compris ceux qui, dans les année 70 du siècle précédent, croyaient que leur travail théorique pouvait contribuer à changer non seulement LA société mais aussi DE société, pensent maintenant que cette finalité n’a plus de raison d’être. Quand le XXIe siècle en était encore à ses débuts, l’historien français Gérard Noiriel, par exemple, très représentatif et influent dans ce qui reste de l’intelligentsia de gauche française, recommandait à ses pairs et ses lecteurs la voie qu’avait empruntée le philosophe étasunien Richard Rorty, l’un des principaux représentants de la pensée pragmatique made in USA : « Puisque la démocratie est de nos jours notre unique horizon d’attente, tirons-en les conclusions »3. Quelles conclusions? On va voir que celles-ci s’inscrivent dans le renoncement général à imaginer un «au-delà» du capitalisme. Pour G. Noiriel et ses pareils, le temps est révolu des théoriciens révolutionnaires « animés par l’espoir que la rupture qu’ils désiraient introduire dans l’ordre de la connaissance allait bouleverser l’ordre du monde »4. Cette illusion idéaliste fut, pourtant, partagée par de nombreux chercheurs qui, comme G. Noiriel, se targuaient de matérialisme historique mais qui, aujourd’hui comme hier, paraissent oublier ce qu’un éditorialiste lucide du Monde Diplomatique rappelait avec ironie aux «radicaux de papier»: « Il est plus facile de changer l’ordre des mots que l’ordre des choses »5.

 

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