PROCÈS FRANCE TÉLÉCOM : QUELLE FORME PEUT PRENDRE UNE GUERRE ?

C’est le premier procès du management moderne. Du 6 mai au 12 juillet, France Telecom et ses dirigeants de la période 2005-2009 passent devant le juge pour le harcèlement moral de leur propres salariés. Sous couvert de modernisation de l’entreprise, Didier Lombard et son gang s’étaient jurés de faire partir « d’une façon ou d’une autre, par la fenêtre ou par la porte » 22 000 employés, soit un employé sur cinq, entre 2007 et 2009. Et cela sans les licencier, par la seule grâce de techniques de management aussi innovantes que meurtrières. La mise en place de la « nouvelle organisation » a entraîné des dizaines de suicides, des centaines de dépression et, en effet, plus de 22 000 départs. Tout au long du procès, le syndicat Solidaires, qui est à l’origine de la plainte contre les patrons, publie des compte-rendus d’audience réalisés, jour après jour, par divers intervenants. Nous avions déjà publié le résumé du 6e jour par un rescapé de l’antiterrorisme puis celui du 14e jour du procès par Serge Quadruppani. Cette semaine, nous publions le récit de Sandra Lucbert, auteur de fiction, qui a suivi les journées du 24 juin et du 4 juillet.

 

1. C’EST L’HISTOIRE
 

Le procès France Télécom, c’est l’histoire d’une structure qu’on juge depuis elle-même.

 

En littérature, on a une certaine habitude de ces situations retournées : chez Kafka, chez Gombrowicz, il y a ça. Des structures narratives aux logiques ensevelies, où la machine sociale est saisie dans ses mécaniques implacables. Ces récits construisent l’épure de la contrainte qu’exerce le corps collectif sur ses parties, une fois cristallisée en moeurs, opinions, institutions et formes de langage. La discipline collectivement instituée y roule toute seule et s’auto-renforce monstrueusement. On se demande toujours, à lire La Colonie pénitentiaire, quelle genèse sociale a fait de la scarification la punition courante.

 

On pourrait se demander, à assister au procès France Télécom, comment des techniques disciplinaires aussi violentes ont été et sont encore (La SNCF, la Poste) utilisées à grande échelle, en toute décontraction. La visibilité structurelle d’un ordre social que peut produire un roman, le procès France Télécom la produit également. C’est pour harcèlement systémique que comparaissent la personne morale de l’entreprise et les six prévenus. Le procès France Télécom raconte une destruction d’échelle, organisée par des protocoles et des techniques. L’effet de liste des journées d’audience, où sont recensés, exposés, discutés des supplices - toujours les mêmes -, est comme la suite des péripéties de K, ou du narrateur de Ferdydurke : le spectacle d’une astreinte institutionnelle dégondée. Dans l’ordre salarial induit par des déréglementations concurrentielles voulues par l’Europe et nos gouvernements (pour France Télécom : privatisation sous Jospin, puis Fillon), les salariés, comme Joseph K, découvrent un matin un nouvel agencement - des injonctions démentes. Il y en a qu’elles massacrent (les salariés, surtout les fonctionnaires), et d’autres qui en tirent parti (les actionnaires).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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