Raoul Vaneigem : « Sauver les acquis sociaux ? Ils sont déjà perdus »

June 12, 2019

Auteur d’une quarantaine d’ouvrages, le philosophe et médiéviste belge n’en démord pas : il ne tient qu’à nous de changer la donne. Figure de l’Internationale situationniste (IS) — qui, de 1957 à 1972, s’opposa au règne de la marchandise et du « travail aliénant » pour mieux louer « l’autogestion généralisée1 » —, Vaneigem s’est tenu, sa vie durant, à distance des grands médias. Celui qui publia il y a quelques décennies de cela un appel à la grève sauvage et au sabotage sous le nom de Ratgeb observe aujourd’hui le soulèvement des gilets jaunes et les ZAD avec un enthousiasme non dissimulé ; hors de l’Europe, c’est au Chiapas et au Rojava qu’il perçoit les formes d’une alternative émancipatrice. Persuadé que les urnes ne sont d’aucun secours, son dernier livre enfonce le clou ; la frappe est optimiste : tourner la page de l’Homo œconomicus et défendre l’ensemble du vivant, cela se peut encore. Nous nous sommes entretenus avec lui.

 

Extraits:

 

Les gilets jaunes qui scandent obstinément à la face de l’État « On est là, on est là » font frémir les élites intellectuelles de tous bords, celles qui, progressistes ou conservatrices, s’attribuent la mission de penser pour les autres. Quoi d’étonnant si les sectateurs du gauchisme et de la critique-critique3 se sont empressés de les railler du haut de leur condescendance ! Qu’est-ce que ces rustauds qui battent le pavé ? Ils ont la tête vide, pas de programme, pas de pensée. Holà ! Ces ouvriers, paysans, petits commerçants, artisans, entrepreneurs, retraités, enseignants, chômeurs, travailleurs harassés par la quête d’un salaire, déshérités sans abris, écoliers sans école, automobilistes à taxes et à péages, avocats, chercheurs scientifiques ; en somme, toutes celles et tous ceux qui sont simplement révoltés par l’injustice et par l’arrogance des morts-vivants qui nous gouvernent. Hommes et femmes de tout âge ont brusquement cessé de s’agglutiner en une masse grégaire : ils ont quitté les bêlants troupeaux de la majorité silencieuse. Ce ne sont pas des gens de rien, ce sont des gens réduits à rien et ils en prennent conscience. Et ils ont un projet : instaurer la prééminence de la dignité humaine en brisant le système de profit qui dévaste la vie et la planète.

 

Leur terrain, c’est la réalité vécue, la réalité d’un salaire, d’une maigre allocation, d’une retraite insuffisante, d’une existence de plus en plus précaire, où la part de vraie vie se raréfie. Elle se heurte, cette réalité, à une gymnastique de chiffres pratiquée en haut lieu. Si la subtilité des calculs a de quoi égarer l’entendement, en revanche le résultat final est d’une simplicité exemplaire et alarmante : contentez-vous de l’aumône consentie par les pouvoirs publics (que vous financez) et empressez-vous de mourir, en citoyens respectueux des statistiques comptabilisant le nombre excessif de vieux, de vieilles et autres maillons qui fragilisent la chaîne du rentable.

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Sauver les acquis sociaux ? Ils sont déjà perdus. Trains, écoles, hôpitaux, retraites sont poussés à la casse par le bulldozer de l’État. La liquidation continue. La machine du profit, dont l’État n’est qu’un banal engrenage, ne fera pas marche arrière. Les conditions idéales seraient pour lui d’entretenir une atmosphère de guerre civile, de quoi effrayer les esprits et rentabiliser le chaos. Les mains de l’État ne manipulent que l’argent, la matraque et le mensonge. Comment ne pas faire plutôt confiance aux mains qui dans les carrefours, les maisons du peuple, les assemblées de démocratie directe, s’activent à la reconstruction du bien public ?

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Si l’on voit sortir de leurs trous tant de sociologues, de politologues, de nullités philosophiques, n’est-ce pas que le bateau coule ? Tout est à rebâtir, voire à réinventer : enseignement, thérapies, sciences, culture, énergie, permaculture, transports. Que les débats, les palabres, les réflexions se situent sur ce terrain-là, non dans les sphères éthérées de la spéculation économique, idéologique, intellectuelle ! N’est-ce pas à nous de réinventer une monnaie d’échange et une banque solidaire qui, en préparant la disparition de l’argent, permettraient d’assurer à chacune et à chacun un minimum vital ?

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Les biotopes dévastés, les pesticides, le massacre des abeilles, des oiseaux, des insectes, la faune marine étouffée par le déversement des plastiques, l’élevage concentrationnaire des bêtes, l’empoisonnement de la terre, de l’air, de l’eau, autant de crimes que l’économie de profit perpétue impunément, en toute légalité pré-fabriquée. Aux indignés qui clament « Il faut sauver l’humanité du désastre », les cadavres qui nous gouvernent opposent le spectacle des promesses intenables. Ils réitèrent cyniquement le caractère irrévocable de leur décret : il faut sauver l’économie, la rentabilité, l’argent et payer, pour ce noble idéal, le prix de la misère et du sang. Leur monde n’est pas le nôtre. Ils le savent, il s’en moquent.
 

 

 

 

 

 

 

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