« TRAVAILLER MAINTENANT, JAMAIS, JAMAIS ; JE SUIS EN GRÈVE. »

February 5, 2019

Note de lecture sur Rimbaud révolution, de Frédéric Thomas

 

Frédéric Thomas récidive : il avait déjà publié Salut et Liberté. Regards croisés sur Saint-Just et Rimbaud chez Aden en 2009 et, comme ne le signale pas son éditeur d’aujourd’hui dans son « Du même auteur », Rimbaud et Marx. Une rencontre surréaliste, à L’Harmattan en 2007. Cette omission est-elle due à la mauvaise réputation de L’Harmattan, dont on sait qu’il donne beaucoup dans le compte d’auteur à peine déguisé ? Ou au fait que cet ouvrage abordait déjà le thème de celui qui paraît aujourd’hui à l’Échappée, soit la rencontre entre Rimbaud et Marx dans la politique surréaliste ? Je ne saurais le dire, d’autant moins que je n’ai pas cet ouvrage sous la main… Quoi qu’il en soit, Rimbaud révolution est un excellent essai dont je ne puis que recommander chaudement la lecture.

 

...

Mais je ne voudrais pas terminer cette note de lecture en queue de poisson. Aussi, pour donner un contenu à cette dernière pirouette, j’aimerais citer ici une partie d’un poème de Rimbaud qui me fait immanquablement penser à l’actualité de ces dernières semaines, avec cette révolte des Gilets jaunes et le mépris, camouflant mal sa trouille verte, que leur réserve la classe politico-médiatico-policière.

 

Il s’agit d’un extrait de « Le forgeron », poème classé parmi les « Poésies (1869-1871) » dans l’édition des Œuvres de Rimbaud (1854-1891), texte établi et présenté par René Char pour le Club français du livre en 1957. La scène se passe au Palais des Tuileries, le 10 août 1792.

 

« Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant
D’ivresse et de grandeur, le front vaste, riant
Comme un clairon d’airain, avec toute sa bouche
Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,
Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour
Que le Peuple était là, se tordant tout autour,
Et sur les lambris d’or traînant sa veste sale.

 

[…]

 

« Or tu sais bien, Monsieur, nous chantions tra la la
Et nous piquions les bœufs vers les sillons des autres : 
Le Chanoine au soleil filait des patenôtres
Sur des chapelets clairs grenés de pièces d’or.
Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor,
Et l’un avec la hart, l’autre avec la cravache
Nous fouaillaient. — Hébétés comme des yeux de vaches,
Nos yeux ne pleuraient plus ; nous allions, nous allions,
Et quand nous avions mis le pays en sillons,
Quand nous avions laissé dans cette terre noire
Un peu de notre chair… nous avions un pourboire : 
On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit ;
Nos petits y faisaient un gâteau fort bien cuit.

 

[…]

 

« Oh ! le Peuple n’est plus une putain. Trois pas
Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière.
Cette bête suait du sang à chaque pierre
Et c’était dégoûtant, la Bastille debout
Avec ses murs lépreux qui nous racontaient tout
Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre.
– Citoyen ! citoyen ! c’était le passé sombre
Qui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour !
Nous avions quelque chose au cœur comme l’amour.
Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines
Et comme des chevaux, en soufflant des narines
Nous allions, fiers et forts, et ça nous battait là…
Nous marchions au soleil, front haut, – comme cela –,
Dans Paris ! On venait devant nos vestes sales.
Enfin ! Nous nous sentions Hommes ! Nous étions pâles,
Sire, nous étions soûls de terribles espoirs :
Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,
Agitant nos clairons et nos feuilles de chênes,
Les piques à la main ; nous n’eûmes pas de haine,
– Nous nous sentions si forts, nous voulions être doux !

 

« Et depuis ce jour-là, nous sommes comme fous !
Le tas des ouvriers a monté dans la rue
Et ces maudits s’en vont, foule toujours accrue
De sombres revenants, au portes des richards.
Moi, je cours avec eux assommer les mouchards : 
Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l’épaule ,
Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle,
Et, si tu me riais au nez, je te tuerais !
– Puis tu peux y compter, tu te feras des frais
Avec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtes
Pour se les renvoyer comme sur des raquettes
Et tout bas les malins ! se disent : “Qu’ils sont sots !”
Pour mitonner des lois, coller de petits pots
Pleins de jolis décrets roses et de droguailles,

S’amuser à couper proprement quelques tailles,
Puis se boucher le nez quand nous marchons près d’eux,
Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux !
Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes…
Cest très bien. Foin de leur tabatière à sornettes !
Nous en avons assez, là, de ces cerveaux plats
Et de ces ventres-dieux. Ah ! ce sont là les plats
Que tu nous sers, bourgeois, quand nous sommes féroces,
Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses !… »
Il le prend par le bras, arrache le velours
Des rideaux, et lui montre en bas les larges cours
Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule,
La foule épouvantable avec des bruits de houle,
Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer,
Avec ses bâtons forts et ses piques de fer,
Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges,
Tas sombre de haillons saignant de bonnets rouges :
L’homme, par la fenêtre ouverte, montre tout
Au roi pâle et suant qui chancelle debout,
Malade à regarder cela !

 

« C’est la Crapule,
Sire. Ça bave aux murs, ça monte, ça pullule : 
— puisqu’ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux !
Je suis un forgeron : ma femme est avec eux.

Folle ! Elle croit trouver du pain aux Tuileries !
– On ne veut pas de nous dans les boulangeries.
J’ai trois petits. Je suis crapule. – Je connais
Des vieilles qui s’en vont Pleurant sous leurs bonnets
Parce qu’on leur a pris leur garçon ou leur fille :
C’est la crapule. – Un homme était à la Bastille,
Un autre était forçat : et tous deux, citoyens
Honnêtes. Libérés, ils sont comme des chiens :
On les insulte ! Alors ils ont là quelque chose
Qui leur fait mal, allez ! c’est terrible et c’est cause
Que se sentant brisés, que, se sentant damnés
Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez !
Crapule. – Là-dedans sont des filles, infâmes
Parce que, – vous saviez que c’est faible les femmes –,
Messeigneurs de la cour, – que ça veut toujours bien –,
Vous leur avez craché sur l’âme, comme rien !
Vos belles, aujourd’hui, sont là. C’est la crapule. »

...

 

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