Dans cet extrait des Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand montre que la révolution bourgeoise était largement amorcée en 1789.

 

Livre cinquième

 

Paris septembre 1821. Revu en décembre 1846, 

 

Coup d’œil sur l'histoire de la monarchie

 

Mes différentes résidences en Bretagne, dans les années 1787 et 1788, commencèrent mon éducation politique. On retrouvait dans les états de province le modèle des états généraux : aussi les troubles particuliers qui annoncèrent ceux de la nation éclatèrent-ils dans deux pays d’états, la Bretagne et le Dauphiné.

 

La transformation qui se développait depuis deux cents ans touchait à son terme : la France passée de la monarchie féodale à la monarchie des états généraux, de la monarchie des états généraux à la monarchie des parlements, de la monarchie des parlements à la monarchie absolue, tendait à la monarchie représentative, à travers la lutte de la magistrature contre la puissance royale.

 

Le parlement Maupeou, l’établissement des assemblées provinciales, avec le vote par tête, la première et la seconde assemblée des Notables, la Cour plénière, la formation des grands baillages, la réintégration civile des protestants, l’abolition partielle de la torture, celle des corvées, l’égale répartition du payement de l’impôt, étaient des preuves successives de la révolution qui s’opérait. Mais alors on ne voyait pas l’ensemble des faits : chaque événement paraissait un accident isolé. À toutes les périodes historiques, il existe un esprit-principe. En ne regardant qu’un point, on n’aperçoit pas les rayons convergeant au centre de tous les autres points ; on ne remonte pas jusqu’à l’agent caché qui donne la vie et le mouvement général, comme l’eau ou le feu dans les machines : c’est pourquoi, au début des révolutions, tant de personnes croient qu’il suffirait de briser telle roue pour empêcher le torrent de couler ou la vapeur de faire explosion.

 

Le xviiie siècle, siècle d’action intellectuelle, non d’action matérielle n’aurait pas réussi à changer si promptement les lois, s’il n’eût rencontré son véhicule : les parlements, et notamment le parlement de Paris, devinrent les instruments du système philosophique. Toute opinion meurt impuissante ou frénétique, si elle n’est logée dans une assemblée qui la rend pouvoir, la munit d’une volonté, lui attache une langue et des bras. C’est et ce sera toujours par des corps légaux ou illégaux qu’arrivent et arriveront les révolutions.

 

Les parlements avaient leur cause à venger : la monarchie absolue leur avait ravi une autorité usurpée sur les états généraux. Les enregistrements forcés, les lits de justice, les exils, en rendant les magistrats populaires, les poussaient à demander des libertés dont au fond ils n’étaient pas sincères partisans. Ils réclamaient les états généraux, n’osant avouer qu’ils désiraient pour eux-mêmes la puissance législative et politique ; ils hâtaient de la sorte la résurrection d’un corps dont ils avaient recueilli l’héritage, lequel, en reprenant la vie, les réduirait tout d’abord à leur propre spécialité, la justice. Les hommes se trompent presque toujours dans leur intérêt, qu’ils se meuvent par sagesse ou passion : Louis XVI rétablit les parlements qui le forcèrent à appeler les états généraux ; les états généraux, transformés en assemblée nationale et bientôt en Convention, détruisirent le trône et les parlements, envoyèrent à la mort et les juges et le monarque de qui émanait la justice. Mais Louis XVI et les parlements en agirent de la sorte, parce qu’ils étaient, sans le savoir, les moyens d’une révolution sociale.

 

L’idée des états généraux était donc dans toutes les têtes, seulement on ne voyait pas où cela allait. Il était question, pour la foule, de combler un déficit que le moindre banquier aujourd’hui se chargerait de faire disparaître. Un remède si violent, appliqué à un mal si léger, prouve qu’on était emporté vers des régions politiques inconnues. Pour l’année 1786, seule année dont l’état financier soit bien avéré, la recette était de 412 924 000 livres, la dépense de 593 542 000 livres ; déficit 180 618 000 livres, réduit à 140 millions, par 40 618 000 livres d’économie. Dans ce budget, la maison du roi est portée à l’immense somme de 37 200 000 livres : les dettes des princes, les acquisitions de châteaux et les déprédations de la cour étaient la cause de cette surcharge.

 

On voulait avoir les états généraux dans leur forme de 1614. Les historiens citent toujours cette forme, comme si, depuis 1614, on n’avait jamais ouï parler des états généraux, ni réclamer leur convocation. Cependant, en 1651, les ordres de la noblesse et du clergé, réunis à Paris, demandèrent les états généraux. Il existe un gros recueil des actes et des discours faits et prononcés alors. Le parlement de Paris, tout-puissant à cette époque, loin de seconder le vœu des deux premiers ordres, cassa leurs assemblées comme illégales ; ce qui était vrai.

 

Et puisque je suis sur ce chapitre, je veux noter un autre fait grave échappé à ceux qui se sont mêlés et qui se mêlent d’écrire l’histoire de France, sans la savoir. On parle des trois ordres, comme constituant essentiellement les états dits généraux. Eh bien, il arrivait souvent que des bailliages ne nommaient des députés que pour un ou deux ordres. En 1614, le bailliage d’Amboise n’en nomma ni pour le clergé ni pour la noblesse ; le bailliage de Châteauneuf-en-Thimerais n’en envoya ni pour le clergé ni pour le tiers état ; Le Puy, La Rochelle, Le Lauraguais, Calais, la Haute-Marche, Châtellerault, firent défaut pour le clergé, et Montdidier et Roye pour la noblesse. Néanmoins, les états de 1614 furent appelés états généraux. Aussi les anciennes chroniques, s’exprimant d’une manière plus correcte, disent, en parlant de nos assemblées nationales, ou les trois états, ou les notables bourgeois, ou les barons et les évêques, selon l’occurrence, et elles attribuent à ces assemblées ainsi composées la même force législative. Dans les diverses provinces, souvent le tiers, tout convoqué qu’il était, ne députait pas, et cela par une raison inaperçue, mais fort naturelle. Le tiers s’était emparé de la magistrature, il en avait chassé les gens d’épée ; il y régnait d’une manière absolue, excepté dans quelques parlements nobles, comme juge, avocat, procureur, greffier, clerc, etc. ; il faisait les lois civiles et criminelles, et, à l’aide de l’usurpation parlementaire, il exerçait même le pouvoir politique. La fortune, l’honneur et la vie des citoyens relevaient de lui : tout obéissait à ses arrêts, toute tête tombait sous le glaive de ses justices. Quand donc il jouissait isolément d’une puissance sans bornes, qu’avait-il besoin d’aller chercher une faible portion de cette puissance dans des assemblées où il n’avait paru qu’à genoux ?

 

Le peuple, métamorphosé en moine, s’était réfugié dans les cloîtres, et gouvernait la société par l’opinion religieuse ; le peuple, métamorphosé en collecteur et en banquier, s’était réfugié dans la finance, et gouvernait la société par l’argent ; le peuple, métamorphosé en magistrat, s’était réfugié dans les tribunaux, et gouvernait la société par la loi. Ce grand royaume de France, aristocrate dans ses parties ou ses provinces, était démocrate dans son ensemble, sous la direction de son roi, avec lequel il s’entendait à merveille et marchait presque toujours d’accord. C’est ce qui explique sa longue existence. Il y a toute une nouvelle histoire de France à faire, ou plutôt l’histoire de France n’est pas faite (1).

 

Toutes les grandes questions mentionnées ci-dessus étaient particulièrement agitées dans les années 1786, 1787 et 1788. Les têtes de mes compatriotes trouvaient dans leur vivacité naturelle, dans les privilèges de la province, du clergé et de la noblesse, dans les collisions du parlement et des états, abondante matière d’inflammation. M. de Calonne, un moment intendant de la Bretagne[43], avait augmenté les divisions en favorisant la cause du tiers état. M. de Montmorin[44] et M. de Thiard étaient des commandants trop faibles pour faire dominer le parti de la cour. La noblesse se coalisait avec le parlement, qui était noble ; tantôt elle résistait à M. Necker[45], à M. de Calonne, à l’archevêque de Sens[46] ; tantôt elle repoussait le mouvement populaire, que sa résistance première avait favorisé. Elle s’assemblait, délibérait, protestait ; les communes ou municipalités s’assemblaient, délibéraient, protestaient en sens contraire.

 

 

Notes:

 

(1) Cette idée que la révolution bourgeoise était largement amorcée en 1789 sera reprise et systématisée par Tocqueville.

 

43.  Charles-Alexandre de Calonne (1734-1802), contrôleur général des finances de 1783 à 1785. Il avait été en 1766 procureur général de la commission instituée pour examiner la conduite de La Chalotais.

 

44. Aller↑ Montmorin-Saint-Hérem (Armand-Marc, comte de), né le 13 octobre 1746. Menin du Dauphin, depuis Louis XVI, il avait débuté dans la carrière politique comme diplomate et avait rempli auprès du roi d’Espagne le poste d’ambassadeur. De retour en France, il fut nommé commandant pour le roi en Bretagne (4 avril 1784). Il conserva ces fonctions jusqu’au commencement de 1787. Ministre des affaires étrangères, du 18 février 1787 au 11 juillet 1789, et du 17 juillet 1789 au 20 novembre 1791, dénoncé par les journalistes du parti de la Gironde comme l’un des membres du prétendu comité autrichien, emprisonné à l’Abbaye après le 10 août, il fut égorgé le 2 septembre 1792. Le comte de Montmorin était le père de Mme de Beaumont, qui a tenu une si grande place dans la vie de Chateaubriand.

 

45. Aller↑ Necker (Jacques), contrôleur général des finances, né à Genève le 30 septembre 1732, mort à Coppet le 9 avril 1814.

 

46. Aller↑ Étienne-Charles de Loménie de Brienne, archevêque de Sens (1727-1794) ; il était premier ministre lors de la Convocation des États-Généraux, mais fut forcé de donner sa démission, le 25 août 1789. Arrêté à Sens le 9 novembre 1793 et jeté en prison, il fut, au mois de février 1794, remis chez lui avec des gardes qui ne le perdaient pas de vue. Son frère, le comte de Brienne, ancien ministre de la guerre, l’étant venu voir, on arrêta le ci-devant comte, et, du même coup, l’archevêque, les trois Loménie ses neveux, dont l’un son coadjuteur, et Mme de Canisy, sa nièce. Ils devaient tous, en vertu d’un ordre du Comité de sûreté générale, être conduits le lendemain à Paris. Le lendemain au matin, quand on entra dans la chambre de l’archevêque, on le trouva mort. (Voir les Mémoires de Morellet, tome II, p. 15.) — Le comte de Loménie de Brienne ; ses trois neveux, l’abbé Martial de Loménie, François de Loménie, capitaine de chasseurs, Charles de Loménie, chevalier de Saint-Louis et de Cincinnatus ; sa nièce, Mme de Canisy, furent guillotinés tous les cinq, le 21 floréal an II (10 mai 1794).​

 

 

 

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