Maison de santé de Port-Sainte-Marie et émancipation du travail

December 13, 2016

La naissance prochaine de la Maison de santé pluriprofessionnelle de Port-Sainte-Marie peut être lue comme un élément au haut potentiel subversif dans le sens d'une émancipation du travail.

 

Son caractère à la fois moderne et original (dans le sens d'une nouvelle forme de l'exercice "libéral" des professions régulées) mais également inscrit dans le "déjà là" (cher au Réseau-Salariat comme le refus d'une lecture défaitiste de l'histoire de la lutte des classes en France) apparaît comme une preuve concrète que la maîtrise du travail par les salariés (affranchis du joug du capital) est non seulement possible mais souhaitable. C'est ce que nous nous proposons d'essayer de montrer.

 

1. Le "salaire à vie"

 

Il semble important ici de préciser comment sont rémunérés les professionnels de cette structure.

 

- Les médecins, les infirmières, les sages-femmes, les kinésithérapeutes, les podologues, les orthophonistes: ils exercent en tant que "libéraux", c'est à dire qu'ils sont rémunérés indirectement par les caisses de cotisation maladie. la cotisation rendant solvable l'ensemble des usagers, chacun sait que dès le début de son installation, il pourra vivre décemment de son travail, et ne sera pas soumis au "marché de l'emploi" et au chantage au chômage.

 

- L'infirmière salariée de l'association ASALEE : il s'agit d'une infirmière exerçant une fonction de santé publique et d'éducation thérapeutique et d'éducation à la santé. Cette action se concrétise par des consultations gratuites pour les usagers. Elle organise son temps de travail (temps de consultation et planning) comme elle le souhaite, sans contrainte extérieure.

 

- Les diététiciennes et psychologues: Exerçant une profession non remboursée par l'Assurance Maladie, se posent le problème de la solvabilité des usagers. Elles ne sont néanmoins soumises ni au "marché de l'emploi", ni au chantage au chômage.

 

- Les "nouveaux modes de rémunération". des subventions sont octroyées par l'agence régionale de santé pour rémunérer la coordination du travail, ainsi que les actions de santé publique et d'éducation thérapeutique/à la santé. Il a été décidé que ces sommes (une fois déduits les frais matériels de fonctionnement) seront partagées entre tous les professionnels (en fonction de leur engagement dans les différentes tâches (1) partagées) sans tenir compte de leur profession.

 

- L'enseignement et la recherche en soins primaires: par un partenariat avec l'université, des missions de formation initiale des professionnels de santé et de recherche sont rémunérées pour tous les professionnels qui y participent.

 

Bien entendu, dans l'état actuel des choses, la part "libérale" de l'exercice est liée à la certification (le médecin gagnant plus que l'infirmière) et non à la qualification.

De plus le non remboursement par les caisses de certaines professions rend leur rémunération plus incertaine. Nous sommes également conscients que l'agence régionale de la santé et les caisses n'étant plus des organismes gérés par les salariés, des choix futurs de gouvernance à visée comptable pourraient mettre à mal certains de ces modes de rémunération.

Enfin un problème de santé rendant l'exercice impossible pour le professionnel concerné mettrait fin à ses revenus (à la différence d'un salaire à vie).

 

2. La subvention à la place du crédit

 

L'outil de travail apparaît ici  comme la maison de santé (en tant que structure immobilière) d'une part et les outils éventuellement nécessaires à l'exercice d'autre part.

 

Le financement de la structure immobilière s'est fait par des subventions (à hauteur de 50% environ) et par l'investissement par la Communauté de commune (pour les 50% restant). Cette dernière étant propriétaire factuellement de la structure immobilière et percevant des loyers de la part des professionnels de santé.

Une partie des outils (mobiliers de la salle de réunion, de la salle d'urgence, création du site internet...) est payée par des subventions de l'agence régionale de santé.

Enfin, chacun des professionnels achète ses outils propres (banc d'examen, matériel informatique, stéthoscopes...). Cette dernière partie, tout à fait marginale pourrait être entendue comme du crédit.

 

Ainsi, il apparaît que malgré la période économique prétendument peu favorable, la structure a vu le jour quasiment uniquement au moyen de l'investissement et d'un apport tout à fait négligeable du crédit.

 

3. La copropriété d'usage

 

Bien que formellement la Communauté de communes soit le propriétaire, la propriété effective d'usage est partagée entre tous les professionnels exerçant dans la maison de santé, les usagers et les citoyens (représentés par les élus locaux).

 

Les décisions de gouvernance générale (2) se prennent au sein de l'Association de la Maison de santé dont le conseil d'administration se compose de collèges professionnels, d'usagers et d'élus.

 

Les usagers sont encouragés à prendre des responsabilités dans l'Association des Usagers de la Maison de santé (une association parallèle) et aussi au sein d'association satellites tournées vers une problématique sanitaire particulière (les troubles mentaux, la parentalité...).

 

Les décisions de répartition des nouveaux modes de rémunération (pondération de la répartition en fonction de l'implication), de travaux à réaliser dans la structure (peintures...) et plus généralement d'organisation du travail collaboratif (vacances, repas, gestion des urgences...) se font au sein de la SISA (société interprofessionnelle de soins ambulatoires). Dans cette SISA, chacun des professionnels (une fois encore quelle que soit sa profession) "pèse" autant que les autres.

 

Cette organisation apparaît donc comme la mise en pratique de la copropriété d'usage rendant possible la démocratie effective au sein de leur lieu de travail pour les professionnels et de leur lieu de soins pour les usagers.

Cette démocratie "quotidienne" est sans doute un élément favorisant l'émergence d'institutions politiques futures révolutionnaires.

 

4. Un travail concret inscrit dans la vie locale

 

La valeur d'usage créée par cette structure apparaît extrêmement positive socialement.

 

Il s'agit d'abord du soin qui reste le cœur du métier des professionnels au moyen des consultations "classiques". Mais aussi des actions d'éducation à la santé/thérapeutiques. L'intérêt social semble évident. 

La participation à la formation initiale des futurs professionnels de santé et la recherche médicale en soins primaires sont des éléments nécessaires au fonctionnement et à l'amélioration de notre société.
Un ancrage fort dans la vie locale a été décidé par l'Association de la Maison de santé. Ainsi des missions d'expertise (3) et/ou de collaboration à des projets (assurées par les professionnels) sont proposées gratuitement aux écoles maternelle et élémentaire, au collège et au centre social local. 

 

Ce sens concret donné au travail favorise le bien-être au travail des professionnels de la structure. 

 

Notes:

 

1. Ces tâches partagées correspondent en pratique à la participation aux réunions pluriprofessionnelles, aux projets d'éducation à la santé pour la population locale, aux projets d'éducation thérapeutique pour les usages de la maison de santé, aux missions d'"expertise santé" pour l'école, le collège et le centre social locaux...

2. Par exemple les axes d'éducations à la santé choisis, les mesures d'éducation thérapeutiques mis en oeuvre, le fonctionnement de la structure (horaires...)

3. Conférence ou échange sur un problème de santé ou d'éducation à la santé, initiation au secourisme...

 

Dr Baptiste Luaces
Médecin généraliste, Maître de Conférences Associé à l'Université de Bordeaux

 

 

 

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Salaire à Vie

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