Dans la dèche à Paris et à Londres

October 27, 2015

 

 

George Orwell, dans son roman, La dèche à Paris et à Londres de 1933, partage la vie des mendiants, ce qui l’amène à s’étonner de ce que pour les braves gens… les travailleurs « travaillent », les mendiants ne « travaillent » pas.

 

Il n’est peut-être pas inutile d’ajouter quelques mots sur le statut social des mendiants : car celui qui les a côtoyés journellement  et a pu constater que ce sont des êtres humains comme vous et moi, ne peut s’empêcher d’être frappé par la curieuse attitude que la société adopte à leur égard. Pour les braves gens, dirait-on, il y a une différence essentielle entre les mendiants et les « travailleurs » normaux. Ils forment une race à part, une race de parias, comme les malfaiteurs et les prostitués. Les travailleurs « travaillent », les mendiants ne « travaillent » pas. Ce sont des parasites, des inutiles. On tient pour acquis qu’un mendiant ne « gagne » pas sa vie au sens où un maçon et un critique littéraire « gagnent » la leur. Le mendiant n’est qu’une verrue sur le corps social, qu’on tolère parce que nous vivons dans une ère civilisée, mais c’est un être essentiellement méprisable.

 

Pourtant à y regarder de près, on s’aperçoit qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre les moyens d’existence d’un mendiant et ceux de bon nombre de personnes respectables. Les mendiants ne travaillent pas dit-on. Mais alors qu’’est ce que le travail ? Un terrassier travaille en maniant un pic. Un comptable travaille en additionnant des chiffres. Un mendiant travaille en restant dehors qu’il pleuve ou qu’il vente et en attrapant des varices, des bronchites, etc. C’est un métier comme un autre, parfaitement inutile, bien sûr – mais alors bien des activités enveloppées d’une aura de bon ton, sont elles aussi inutiles. En tant que type social, un mendiant soutient avantageusement la comparaison avec quantités d’autres. Il est honnête, comparé aux vendeurs de la plupart des spécialités pharmaceutiques ; il a l’âme noble comparé au propriétaire d’un journal du dimanche ; il est aimable à côté d’un représentant de biens à crédit – bref c’est un parasite mais un parasite somme toute inoffensif.  Il prend à la communauté rarement plus que ce qu’il lui faut pour subsister et –chose qui devrait le justifier à nos yeux si l’on s’en tient aux valeurs morales en cours – il paie cela par d’innombrables souffrances. Je ne vois décidément rien dans un mendiant qui puisse le faire ranger dans une catégorie d’êtres à part, ou donner à qui que ce soit d’entre nous le droit de le mépriser.

 

La question qui se pose est alors : pourquoi méprise-t-on les mendiants ? Car il est bien vrai qu’on les méprise universellement. Je crois quant à moi que c’est tout simplement parce qu’ils ne gagnent pas « convenablement » leur vie. Dans la pratique personne ne s’inquiète de savoir si le travail est utile ou inutile, productif ou parasite. Tout ce qu’on lui demande, c’est de rapporter de l’argent. Derrière tous les discours dont on nous rebat les oreilles à propos de l’énergie, de l’efficacité, du devoir social et autres fariboles, quelle autre leçon y a-t-il que « amasser de l’argent, amassez-le légalement, amassez-en beaucoup » ? L’argent est devenu la pierre de touche de la vertu. Affrontés à ce critère les mendiants ne font évidemment pas le poids et sont par conséquent méprisés. Si l’on pouvait mendier ne serait-ce que dix livres par semaine en mendiant, la mendicité deviendrait tout à coup une activité « convenable ». Un mendiant, à voir les choses sans passion, n’est qu’un homme d’affaires, qui gagne sa vie comme tous les hommes d’affaires, en saisissant les occasions qui se présentent. Il n’a pas plus que la majorité de nos contemporains failli à son honneur : il a simplement commis l’erreur de choisir une profession dans laquelle il est impossible de faire fortune.

 

 

Please reload

Salaire à Vie

Association loi 1901

  • Facebook - Black Circle
  • YouTube - Black Circle
Logo ASAV.jpg