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SUR LA PANDÉMIE ACTUELLE, D’APRÈS LE POINT DE VUE D’IVAN ILLICH

En introduction de La convivialité, écrit en 1973, Illich a décrit ce qu’il considère être le cours normal du développement des institutions, en prenant la médecine comme exemple type. La médecine a connu dans son histoire deux tournants décisifs. Le premier, au début du vingtième siècle, lorsque les traitements médicaux sont devenus ostensiblement efficaces et les bienfaits qu’ils généraient ont surpassé, en général, les maux qu’ils combattaient. Pour nombre d’historiens, c’est là le seul critère valable – à partir de ce tournant, le progrès est supposé continuer indéfiniment, peu importe qu’il y ait ou non des phases de reculs : rien ne peut arrêter le progrès.


Illich ne souscrivait pas à cette idée. Il a établi l’existence d’un second tournant décisif, lequel était bien entamé, selon lui, au moment où il écrivait. Au-delà de ce second tournant, il anticipait l’avènement de ce qu’il appelait une certaine contre-productivité – l’intervention médicale perdrait du terrain face à ses objets, et serait plus nuisible que bienfaisante. C’était là, selon lui, une caractéristique de toute forme d’institution, de bien ou de service – on pouvait identifier en chacun d’eux un seuil, un point limite, au-delà duquel ils se trouvaient en excès et dysfonctionnels.

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Il a appelé ces dysfonctionnements liés à la médecine iatrogénèse et les a rangés en trois catégories : cliniques, sociaux et culturels. S’agissant de la question clinique, tout le monde voit à peu prêt ce dont il s’agit – on vous donne un mauvais diagnostic, on vous prescrit un mauvais médicament, ou on vous soumet à une mauvaise opération, vous tombez malade à l’hôpital, etc. Ces dommages collatéraux n’ont rien de trivial cependant.

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Ce qui l’intéressait réellement était de voir en quoi un traitement médical excessif induit un affaiblissement général des aptitudes socio-culturelles de base. Un exemple de cette iatrogénèse sociale est attesté par le fait que l’art médical, où le thérapeute est appelé à agir comme guérisseur, comme témoin et conseiller, est progressivement remplacé par une science médicale, où le docteur, en tant que scientifique, doit traiter, par définition, son patient comme sujet d’une expérience et non en tant que cas unique.


On trouve, enfin, l’ultime blessure infligée par la médecine : la iatrogénèse culturelle. Elle se produit lorsque des savoirs-faire, élaborés et transmis depuis des générations, sont d’abord supplantés puis progressivement remplacés. Parmi ces savoirs-faire on compte l’apprentissage de la souffrance et le fait d’accepter sa propre réalité, mais aussi le fait d’accueillir sa propre mort.

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Selon Illich, la médecine contemporaine exerce un pouvoir politique de tous les instants.

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D’après Schmitt, la souveraineté se trouve au-dessus du droit. En temps de crise, le souverain est en mesure de suspendre la loi – déclarer l’état d’exception – et régner à sa place, comme source ultime du droit. C’est précisément, selon Illich, le type de pouvoir que le scientifique « revendique...en situation d’urgence »

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Dix ans après la publication deNémésis médicale, Illich relut et corrigea certaines de ses thèses. Il ne renonça pas à ce qu’il avait écrit jusque là, loin s’en faut, mais prolongea ses thèses, d’une façon d’ailleurs plutôt dramatique. Dans ses nouveaux travaux il dit avoir été « aveugle à un effet de la iatrogénèse bien plus profond encore, et plus symbolique : la iatrogénèse du corps lui-même. » Il admet avoir négligé « à quel point, dès les années cinquante, l’expérience de nos corps et de nos êtres n’est autre que le résultat de concepts et de soins médicaux. »

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A présent il considérait que la plus grande menace pour la santé était la quête de santé même. Derrière ce virage, on trouve l’idée chez Illich, selon laquelle le monde a connu un changement d’époque.

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Illich considérait que cette « nouvelle manière de voir les choses » était l’avènement de ce qu’il appelait l’« âge des systèmes » ou « ontologie des systèmes. » La période précédente, qui prenait fin, était dominée par l’idée d’instrumentalité

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Celui qui utilise un outil, se saisit de l’outil en vue de réaliser une certaine fin. Les usagers des systèmes sont à l’intérieur des systèmes, ils essaient en permanence de s’adapter à l’état du système, tandis qu’en même temps, le système s’adapte à eux.

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C’est l’absence de corps, d’incarnation, qui caractérise le mieux les hommes (people) au sein du nouveau « discours d’analyse systémique. » C’est assez paradoxal, évidemment, puisque les hommes en « quête pathologique de santé » selon l’expression illichienne, peuvent être intensément préoccupés, inlassablement, et de façon parfois narcissique, par l’état de leur corps.

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On traitait de plus en plus des cas particuliers comme des cas généraux, comme représentants d’une catégorie ou d’une classe, plutôt que comme des situations délicates uniques. Les médecins devenaient eux, progressivement, le servomécanisme d’un tel nuage de probabilités. Ils n’étaient plus des conseillers intimes et alertes, capables de prendre en charge des différences et des raisons personnelles. Voilà ce qu’Illich appelait « auto-algorithmisation » ou désincarnation.

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Pour Illich, l’« ontologie du cyborg », n’était pas une option. Pour lui ce qui était en jeu était le caractère véritable des êtres humains – des êtres dotés d’une âme, à l’origine et au destin divins. Il voyait dans les derniers vestiges de sensibilité, progressivement arrachés aux corps capables de perception, un monde devenu « imperméable à son propre salut. »

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Il voyait poindre une religiosité totalement immanente, où le monde n’a pas d’autre cause que lui-même, n’a pas d’autre source d’explication, et ne s’ordonne pas selon un principe en-dehors de lui. « Un cosmos » disait-il entièrement « aux mains de l’homme. » Le bien suprême dans un tel monde est la vie, la tâche première qui incombe aux hommes est de conserver et promouvoir la vie. Mais il ne s’agit plus de la vie telle qu’elle est conçue par la Bible – la vie en tant qu’elle vient de Dieu –, il s’agit désormais d’une ressource que les hommes possèdent et qu’ils doivent gérer de façon responsable. Elle possède la propriété singulière d’être à la fois un objet révéré et de manipulation. Cette vie naturalisée, séparée de sa source, est la divinité nouvelle. Santé et sécurité sont ses soldats. La mort est son ennemie.

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Le point au-delà duquel la médecine devenait une force de destruction plutôt qu’une force bienfaitrice, accompagnatrice de l’humanité, a été dépassé. Le gros de l’humanité, pensait-il, n’a plus envie de « supporter... [sa] chair rebelle, tiraillée et désorientée ». Elle a échangé son art de souffrir et son art de mourir contre quelques années d’expectative et le confort d’une vie « créée artificiellement. »


Peut-on tirer un sens de la « crise » actuelle de ce point de vue ?

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D’abord, la perspective illichienne incite à penser que cela fait un moment déjà que les réponses données à la pandémie, sont à l’ordre du jour. Il est remarquable de constater comme les événements dits historiques, ceux des événements dont nous entendons dire parfois qu’ils ont « tout changé », ont l’air d’avoir été comme inconsciemment attendus, comme si les gens s’étaient préparés à leur survenue. Lorsqu’il se souvenait du début de la première Guerre Mondiale, l’historien Karl Polanyi parlait des pays européens comme de somnambules avançant à leur perte – des automates qui acceptent aveuglément le destin qu’ils s’étaient sans le savoir préparé. Il en va de même avec les événements du 11 septembre 2001

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Au cœur de la réponse donnée au coronavirus on retrouve l’idée selon laquelle il faut agir de sorte à prévenir ce qui ne s’est pas encore produit ... Sans quoi, nous dit-on, au moment où l’on comprendra ce qui nous arrive, ce sera déjà trop tard. (Ça vaut la peine de dire, au passage, que c’est une idée parfaitement invérifiable...)

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C’est seulement dans une société habituée à « dompter la croissance », à « garder une longueur d’avance » (stay ahead of the curve) et à penser en termes de populations plutôt qu’en terme de cas réels, qu’une expression comme « aplanir la courbe » peut faire partie du décor et entrer dans les mœurs en moins de vingt-quatre heures.

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dans son livre paru en 1986, La société du risque. Beck y dresse le portrait de la modernité dite tardive. Elle serait une expérimentation scientifique incontrôlée. Lorsqu’il parle d’une expérimentation incontrôlée il cherche simplement à dire que nous n’avons pas de planète en rab sur laquelle nous puissions conduire une guerre nucléaire afin de vérifier comment l’expérience tournera, pas d’atmosphère de rechange qu’on puisse chauffer afin d’observer les résultats de l’expérience. Cela signifie, d’une part, que la société techno-scientifique est une société hyper-scientifique mais, d’autre part, qu’elle est radicalement non-scientifique puisque aucun étalon n’existe qui permette de mesurer ou juger ce qu’elle a produit

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Et c’est seulement parce que nous vivons dans une société du risque, que nous participons de fait à cette société, que nous participons de fait à une expérience scientifique incontrôlée, que nous sommes devenus – de façon paradoxale ou non – obnubilés par le contrôle des risques.

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Idolâtrie de la vie et aversion de la mort sont des aspects notables de l’atmosphère générale du moment. Qu’il faille à tout prix « sauver des vies », n’est même pas mis en question. Il est aisé de céder à la panique. Faire en sorte que tout un pays « rentre à la maison et reste à la maison », comme l’a dit le premier ministre, a un coût incalculable.

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Les événements récents révèlent le degré de notre dépendance aux systèmes. Ils montrent que nous ne sommes pas des citoyens associés et à quel point nous sommes devenus des populations. A quel point nous sommes gouvernés par le besoin constant de contrecarrer le futur que nous avons nous-mêmes préparé.

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Le monde qu’Illich redoutait, se trouve là, sous nos yeux, cela ne fait aucun doute. Un monde d’êtres sans corps qui traversent des espaces hypothétiques, un monde où l’urgence est permanente et où la prochaine crise n’est jamais bien loin, un monde où le babillage permanent de la communication a poussé le langage dans ses retranchements, un monde où la science étroite est devenue impossible à distinguer de la superstition. . Les concepts d’Illich sont-ils opérants et peuvent-ils réaliser quoi que ce soit dans un monde où les idées d’échelle, d’équilibre ou de sens sont hors de portée ?

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Ce que je crains, et je crois qu’un bon nombre de personnes partage mes peurs, c’est qu’on soit désormais disposés à accepter une plus grande surveillance et un plus grand contrôle social. Plus de caméras de surveillance, plus de contrôle technologique, de moins en moins de confiance.

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Je l’ai déjà dit, il est certain qu’une des choses que cette pandémie fait pénétrer plus profondément en nous, c’est l’idée de risque. Le problème c’est qu’on l’oublie facilement, puisqu’on amalgame toujours risque et danger. Ce qui distingue le risque du danger ? Je dirais que le danger est identifié par le jugement pratique et repose sur l’expérience, tandis que le risque est une construction statistique qui appartient au domaine des populations. Le risque ne laisse pas de place aux expériences individuelles ou aux jugements pratiques. Le risque vous annonce simplement ce qui arrivera en général.

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L’idée de destin se dissout en face du risque, où tout le monde est disposé, de façon incertaine, le long de la même courbe. Ce qu’Illich appelle la « mystérieuse historicité » en chaque existence – ou, plus simplement, son sens – se trouve annulée. Durant cette pandémie, la société du risque atteint son apogée.

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Avec cette pandémie, on voit tout le monde fusionner familièrement avec des chimères scientifiques, comme si c’étaient des arbres ou des rochers.

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Un des changement majeur du paysage actuel réside aussi dans l’avènement d’un gouvernement-par-la-science, et son corollaire – l’abdication de toute prise de position sur d’autres bases politiques.

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Dans ses travaux tardifs, Illich a introduit un concept qu’il n’a jamais vraiment développé, le concept de « sentimentalité épistémique » – pas une notion très accrocheuse, il faut l’admettre, mais elle a la vertu, je crois, d’éclaircir ce qui est en train de se passer. Il avançait, pour le dire un peu rapidement, que nous vivons dans un monde de « substances fictives » et de « fantasmes façonnés au management » – toutes sortes de biens nébuleux, de l’éducation institutionnelle à la « poursuite pathogène de la santé », lui servaient d’exemple. Dans ce « désert sémantique emplis d’échos confus », nous avons besoin d’un « quelconque fétiche prestigieux » qui puisse servir de « doudou ». Dans le texte en question, il donne la « Vie » comme exemple principal d’un tel fétiche. La « sentimentalité épistémique » s’attache toute seule à la Vie, et la Vie devient cette bannière, qui réunit l’ensemble des projets de contrôle social et de progrès technologique, et s’acquiert sympathie et lustre.

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On ne parle pas simplement de sentimentalité épistémique parce qu’elle nous réconforte, parce qu’une réalité fantomatique est faite humaine, mais aussi parce qu’elle cache tout le reste en train de se produire. L’expérimentation à grande échelle d’un contrôle social, le conformisme social, la légitimation de la télé-présence comme mode de sociabilité et d’enseignement, l’accroissement de la surveillance, la normalisation de la biopolitique, et le renforcement des mesures préventives comme fondement de la vie sociale.

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Je crois qu’il existe un autre concept illichien susceptible d’enrichir les débats actuels, c’est le concept « d’équilibres dynamiques » qu’il introduit dans La convivialité.

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Ce qu’Illich cherche à montrer dans La Convivialité c’est que les politiques publiques doivent toujours trouver un point d’équilibre entre des domaines, des rationalités, des valeurs qui s’opposent.

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Ça nous pousse à poser la question ainsi : quand en avons-nous assez ? Où se trouve le point d’équilibre ? Aujourd’hui ces questions ne sont pas posées car nous présumons toujours du caractère illimité des biens et services en notre possession – nous présumons, qu’il ne peut y avoir trop d’éducation, trop de santé, trop de lois, trop de toutes ces institutions sur lesquelles nous faisons reposer nos existences. Et si nous remettions cette question au goût du jour ?

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Un tel exercice de jugement politique impliquerait d’avoir une discussion au sujet de ce que l’on perd dans la crise actuelle et ce que nous y gagnons. Mais qui délibère en situation d’urgence ?

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A la fin de sa vie, Illich parlait d’un monde enclos dans une « ontologie de systèmes », un monde imperméable à la grâce, étranger à la mort, un monde obsédé par sa mission gestionnaire, où chaque éventualité devait être envisagée – un monde « où des abstractions ont recouvert le monde et le soi comme un linge en plastique. »

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je crois qu’il eut été préférable d’utiliser un processus de quarantaine ciblée pour les personnes clairement identifiées comme malades et leurs proches.

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Est-ce que plus de personnes seraient mortes ainsi ? C’est possible, mais loin d’être évident. Et c’est exactement ce que je cherche à dire : personne ne le sait. C’est ce qu’a défendu l’économiste suédois Fredrik Erixon, directeur du Centre Européen de Politique Économique Internationale (ECIPE), pour expliquer la politique suédoise : prendre des précautions, sans confinement. « La théorie du confinement » a-t-il précisé, « n’a pas été testée » – ce qui est vrai – et donc, « ce n’est pas la Suède qui est en train de faire une expérience sur les masses, mais tous les autres pays. »


Pour lire l'article de David Cayley sur Lundi matin






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