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Socialisme pour Wall Street et capitalisme sauvage pour les classes populaires

Lors d’un programme radio en février 1968, moins de deux mois avant son assassinat par un partisan de la ségrégation raciale, Martin Luther King affirmait : « Le problème est que nous avons trop souvent le socialisme pour les riches et le capitalisme sauvage de libre entreprise pour les pauvres. » [2]


Cette caractérisation de la politique états-unienne correspond bien aux mesures prises depuis mars 2020 par l’administration du président Donald Trump et par la banque centrale des États-Unis dans le cadre d’un accord entre le Parti républicain et le Parti démocrate, les deux grands partis qui alternent au pouvoir en défendant les intérêts fondamentaux du grand capital.

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L’attitude des autorités de Washington face à la crise du coronavirus

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c’est le Grand Capital qui une fois de plus a les faveurs de Washington (voir plus loin). Les sommes que reçoivent sous forme d’aide publique les victimes soulagent la trésorerie des entreprises (grâce au chômage partiel pris en charge par les pouvoirs publics), maintiennent un certain niveau de consommation (grâce au chèque de 1 200 dollars et à la prime hebdomadaire de 600 dollars pour les chômeurs indemnisés), assurent la survie des plus pauvres (et donc la reproduction de la force de travail mise au chômage forcé), leur permettent de continuer à payer leur loyer, leur dette hypothécaire ou les dettes étudiantes, visent à éviter qu’ils ne se révoltent et qu’ils n’aient d’autre choix que de dévaliser des supermarchés. Ces indemnités versées dans le cadre du plan bipartisan ne sont que les miettes du gâteau offert aux plus riches. [5]

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L’accord entre le Parti démocrate et le Parti républicain au Congrès afin de faire des cadeaux aux plus riches


A l’égard du Grand Capital / du 1 %

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Le Financial Time chiffre à plus de 600 milliards les montants qui vont aller aux grandes entreprises, à leurs grands actionnaires et aux très riches auxquels il faut ajouter les aides liées à la santé qui vont aller principalement vers les actionnaires des hôpitaux privés et des assurances privées de santé.

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Le déficit public et la dette publique vont exploser. Dans le même dossier du Financial Times, on lit que les deux plus grandes compagnies aériennes (American Airlines et Delta) vont recevoir respectivement 5,8 milliards de dollars et 5,4 milliards de dollars d’aides alors qu’elles suppriment des milliers d’emplois. [11]


Pourquoi la CARES Act creuse les inégalités sociales

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l’argent public dépensé massivement en urgence principalement en faveur des plus riches va augmenter la dette publique qui sera finalement principalement remboursée par les classes populaires. En effet, ce sont elles qui paient des taxes et des impôts beaucoup plus élevés que les plus riches, d’autant que ceux-ci vont voir leurs impôts fortement réduits grâce aux mesures prises dans le cadre de la Cares Act. En conséquence, une très grande partie des dettes publiques peuvent être considérées comme illégitimes car elles sont accumulées pour favoriser les intérêts d’une minorité privilégiée.

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De plus, en utilisant des petites filiales afin d’avoir accès aux aides aux petites entreprises, les grande entreprises ont réussi à rafler la plus grande partie des sommes disponibles (c’est-à-dire plus de la moitié des 350 milliards de dollars prévus) avant que d’authentiques entreprises moyennes et petites ne trouvent le moyen de faire la demande dans les temps impartis. À noter également que l’aide passe par les banques, ce qui augmente encore un peu plus leur force.


L’intervention de la Réserve fédérale en faveur du grand capital


En complément du plan de plus de 2 000 milliards de dollars du gouvernement fédéral ...la Réserve fédérale a dépensé 3 000 milliards de dollars entre la fin mars et début juin pour venir en aide au Grand Capital.

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A partir du 17 février 2020, la bulle boursière qui s’est formée au cours des années précédentes s’est dégonflée à une vitesse impressionnante. La décrue a été déclenchée par les gros actionnaires qui, conscients que la fête risque de se terminer brutalement avec le développement de l’épidémie du coronavirus et ses conséquences économiques, ont décidé de prendre les devants et de vendre les premiers de très gros paquets d’actions. Cela a touché Wall Street et le reste des bourses de la planète a suivi le mouvement de baisse, perdant entre 20 et 40 % entre le 17 février et le 17 mars 2020.


À noter que pendant que les cours boursiers s’effondraient, les grandes banques engrangeaient des revenus importants car elles sont les intermédiaires principaux des ventes et achats d’action. Elles touchent une commission sur chacune des transactions boursières dans lesquelles elles interviennent.Le revenu des grandes banques lié à ces commissions a augmenté de 30 % en février-mars 2020.


Les grands actionnaires interviennent également activement sur les marchés boursiers en vendant en début de séance à un prix relativement élevé et en rachetant plus tard à bas prix au moment où le cours commence à remonter. D’ailleurs, le cours peut remonter justement parce qu’ils se mettent à racheter ce qu’ils avaient vendu le matin ou la veille.


De grands capitalistes font également des affaires en misant massivement sur la baisse. C’est ainsi que le milliardaire Akman, patron du hedge fund Pershing Square, a pu se vanter en avril 2020 d’avoir gagné 2,6 milliards de dollars en pleine baisse des marchés boursiers [13]. Il a expliqué qu’il avait fait jouer des polices d’assurance qu’il avait payées 27 millions de dollars pour se protéger de la chute boursière. Il faut rappeler qu’un spéculateur peut prendre une assurance contre les risques de perte de valeur d’un paquet d’actions sans pour autant les avoir achetées. C’est ce qui a produit au cours de la crise de 2008, la comparaison suivante : c’est comme si on pouvait prendre une assurance incendie sur la maison du voisin, qu’on ne possède pas, y mettre le feu et toucher des indemnités.

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Grâce à l’afflux de dollars provenant de la Fed, les grandes entreprises, pourtant en difficulté, ont pu continuer à emprunter sur les marchés sous la forme de la vente d’obligations (corporate bonds) qu’elles émettent.

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Ces titres se sont vendus facilement car ils offraient des rendements nettement supérieurs aux titres de la dette publique qui sont proches de 0 %. Ils sont même devenus très attractifs.

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Nous avons là la preuve évidente de la poursuite à très grande échelle de la spéculation sur le marché obligataire avec une surévaluation impressionnante du prix des titres financiers.

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Alors que certains utilisent l’expression « monnaie hélicoptère en faveur du peuple » pour désigner la politique de l’administration Trump et de la Fed pour affronter la crise économique actuelle, il faut dénoncer la « monnaie hélicoptère en faveur de Wall Street » tant sont impressionnants et généreux les montants mis à disposition du Grand Capital américain trônant à la bourse de New York.


Si la Réserve fédérale n’avait pas mis les « grands moyens » pour épargner des difficultés et des pertes à Wall Street, les grands actionnaires auraient dû enregistrer de très grosses pertes, ce qui n’aurait en rien constitué un drame.


Pourquoi parler de « capital à risque » s’il n’y a aucun risque réel pour les capitalistes ?


Pourquoi parler de « capital à risque » s’il n’y a aucun risque réel puisque l’État protecteur est toujours là pour éponger et socialiser les pertes des capitalistes ? Ceux-ci peuvent remercier à la fois la Fed et les dirigeants républicains et démocrates de leur avoir permis de ne pas « souffrir » et au contraire d’encore augmenter leur part du gâteau. Les inégalités augmentent et le 1 % le plus riche renforce ses privilèges, ses gains et son patrimoine.

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Du côté des grandes banques


À partir du milieu du premier trimestre de 2020, quand le cours des actions en bourse plongeait et que cela sentait le roussi, les banques se sont empressées de distribuer des dividendes.

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elles ont distribué un maximum de pognon à leurs actionnaires, elles ont déclaré des profits en baisse notamment en augmentant les provisions pour pertes, ce qui leur permettra de payer encore moins d’impôts sur les bénéfices.

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Les classes populaires victimes du système dette

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12 millions de familles ont été expulsées de leur logement après 2008 parce qu’elles n’arrivaient pas à rembourser leur emprunt hypothécaire.

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les dettes étudiantes ... ont doublé en dix ans et ont atteint plus de 1 650 milliards de dollars.

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Les dettes de consommation ont également augmenté, ce qui montre bien la chute du pouvoir d’achat des ménages populaires. Enfin les dettes pour l’achat d’une automobile ont aussi augmenté.


Il est frappant de constater que les ménages populaires font très peu usage de la possibilité de postposer le paiement de leurs dettes. Ils préfèrent continuer à rembourser leurs créanciers en utilisant une partie du chèque unique de 1 200 dollars auquel, pour certains, s’ajoute un supplément chômage de 600 dollars par semaine. Les banquiers sont contents, les sociétés immobilières également. Les « pauvres » sont de bons payeurs.


L’absence de prise en compte des droits sociaux dans la réponse à la crise sanitaire


Il est très clair que cette politique ne s’apparente nullement auNew Dealde Franklin Roosevelt appliqué à partir de 1933 [18]et au keynésianisme en vogue jusque dans les années 1970. Cette fois-ci : pas de progression des droits sociaux ; pas d’imposition d’une discipline financière forte à l’égard des banques ; pas d’effort fiscal imposé aux plus riches, pour ne prendre que trois critères.

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De même, en France, en Italie, en Belgique, après la Seconde Guerre mondiale, les gouvernements ont fait des concessions aux classes populaires pour garantir la paix sociale et avancer dans la reconstruction des économies tout en évitant le déclenchement d’un processus révolutionnaire dans un contexte où une partie des classes populaires disposait d’armes obtenues pendant la résistance armée contre l’occupation nazie.


Rien de tout cela ne figure au programme des gouvernants et des dirigeants et propriétaires des grandes entreprises. Au contraire, ils voient dans cette crise une nouvelle occasion d’augmenter la précarisation des contrats de travail, de baisser le coût salarial, tant les cotisations patronales que les salaires nets. C’est aussi l’occasion de licencier massivement du personnel tout en percevant des aides de l’État. De grandes entreprises aux États-Unis et en Europe sont en train d’annoncer des plans de licenciements qui concernent chaque fois des milliers ou des dizaines de milliers d’emplois.


Conclusion

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Il est fondamental d’agir pour la socialisation des banques avec expropriation des grands actionnaires, pour la suspension du paiement de la dette publique le temps de réaliser un audit à participation citoyenne en vue de répudier la partie illégitime de la dette, pour l’imposition d’un impôt de crise très élevé sur les plus riches, pour l’annulation des dettes réclamées de manière illégitime aux classes populaires (dettes étudiantes, dettes hypothécaires abusives...), pour la fermetures des bourses de valeur qui sont des lieux de spéculation, pour la réduction radicale du temps de travail (avec maintien des salaires) afin de créer un grand nombre d’emplois socialement utiles, pour l’augmentation radicale des dépenses publiques de santé et d’éducation, pour la socialisation des entreprises pharmaceutiques et du secteur de l’énergie, pour la relocalisation d’un maximum de production et le développement des circuits courts et toute une série d’autres demandes essentielles.


Pour lire l'article d'Eric Toussaint sur CADTM










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