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FRÉDÉRIC FARAH : « LA GESTION LIBÉRALE DU COVID-19 EST UN PARFAIT EXEMPLE DE FAKE STATE »

La gestion de la crise pandémique du Covid-19 rappelle une nouvelle fois que l’appareil d’État, depuis plus de quarante ans, a perdu sa vocation, à savoir organiser et défendre l’intérêt général et les services publics. Ceux qui sont au cœur de l’État ont fait en sorte de le priver de cette vocation. L’État est devenu un outil de gestion au service des intérêts particuliers. À l’occasion de la sortie de son livre Fake State, l’impuissance organisée de l’État en France, nous avons souhaité interroger Frédéric Farah sur les ressorts de cette défaite culturelle et sur les solutions à même de libérer l’État et la nation française de cette parenthèse. Entretien réalisé par Valentin Chevallier.


Résumé de l'article (l'entretien a malheureusement été mal retranscrit et il y a dans l'article de LVSL des bouts de phrase incompréhensibles et parfois même des contre-sens)


Après la guerre l'économie était réglementée. Dans les années 1960, la commission Attali dénonce l’absence de concurrence et la rigidité de la vie économique et sociale. A partir de la réforme bancaire de 1966 de Michel Debré, les gouvernements successifs décident de moderniser la Place de Paris, c’est-à-dire de libéraliser le système bancaire et de supprimer progressivement le circuit du Trésor (contrôle du crédit par le secteur public).


La contestation sociale, qui s'amplifie dans les années 1968 à 1975, inquiète toute une partie du patronat et des élites. Ces derniers veulent contrôler sans passer forcément par la répression violente, comme l'explique Grégoire Chamayou, mais plutôt par la séduction et la précarisation, en déstabilisant les conditions non seulement de travail mais du travail, c’est-à-dire du type de contrat. Ce rôle disciplinaire par rapport aux conditions salariales, c’est l’Europe, la Commission européenne qui va le jouer...


La gauche abandonne le terrain politique (rôle de l'état, etc). A cela s'est ajouté un terreau anthropologique culturel qui favorise un certain libéralisme. C’est l’affirmation dans la société française après la Seconde Guerre mondiale, d’une grande poussée d’individualisme. C’est la Sécurité sociale qui a permis cette affirmation de soi. En nous libérant de la nécessité – le malade est protégé, le sénior touche une retraite, etc. – la sécurité sociale a permis de se préoccuper de soi-même. Il y a donc une affirmation de l’individu qui rejoint le libéralisme qui prétend libérer l’initiative individuelle du contrôle étatique.


En face de l’individualisme conquérant symbolisé par Bernard Tapie, l’entrepreneur "qui réussit tout seul", on verra apparaître, dans les années 90, la figure de l’individualisme souffrant : le SDF.


Mais, dans les années 1970-1980, tous ces éléments, se coagulant petit à petit, créent, par petites touches, un paysage qui va rendre possible la remise en cause d’un État jugé trop présent, trop puissant, omnipotent, inefficace par des élites qui n'ont pas connu la guerre (les élites d'après-guerre, avaient compris qu'il n'y a pas de paix sans justice sociale).


Raymond Barre, à son arrivée en 1976 commence à mener une véritable politique de la rigueur tout en libéralisant le marché. Il crée en 1979 le CDD. On ne devrait pas parler du tournant de la rigueur de 1983. En fait, il y a eu un premier tous de vis en 1976 et une deuxième ensuite, dont le mot d'ordre est "Il faut être en équilibre… Il faut éviter un excès des dettes, combattre l’inflation".


Combattre l’inflation ce n’est pas juste un jeu, une virgule : c’est agir sur le cœur de l’activité économique c’est à dire sur la répartition. Quand il y a un peu d’inflation, le pouvoir est entre les mains du débiteur. Quand on combat l’inflation on transfère la richesse du débiteur vers le créancier.


Mais, à cette époque, Bercy n’a pas la puissance qu’il a aujourd’hui. Ce qui est intéressant avec la montée de cette espèce de libéralisme, c’est la montée des entités financières comme le Trésor, les directions financières européennes. Là sont les lieux de pouvoir.


Puis un autre événement accélère la diffusion de ces idées, c’est la victoire de Thatcher sur les mineurs. C’est un facteur psychologique quand on connaît la puissance des mineurs anglais, le syndicalisme en Europe n’a pas encore commencé sa décennie noire, quand les effectifs s’effondrent vers la fin des années 80, quand les bastions historiques disparaissent. N’oublions pas que les trois grandes figures héroïques de l’ouvriérisme en France étaient le métallo, le cheminot et le mineur. Le mineur disparaît, le métallo progressivement aussi et le cheminot est mutilé. Une partie du haut-patronat se dit que c’est le moment de ce que j’appellerais la Reconquista. En 1983 le CNPF, l’ancêtre du MEDEF, dit « 83, l’année de la flexibilité ».


LVSL – Revenons-en aux socialistes. L’arrivée au pouvoir en 1981 de Mitterrand aurait dû stopper cette inflexion libérale dont vous faites mention.


Dans les starting-blocks de 1981, il y a déjà une option qui sent le passé, mais qui ne le sait pas, c’est l’option Chevènement qui, pour faire vite, incarne le dirigisme à la française, la planification, la politique industrielle, l’État qui doit utiliser tous ses outils, dont la dévaluation du franc. Le signe que ce camp avait déjà perdu, c’est qu’au moment-même où ils rentrent à l’Élysée, ils devaient dévaluer le franc mais ils ne le font pas alors que c’était à ce moment-là qu’il fallait le faire. Il y avait la deuxième ligne, rocardo-delorienne, qui, elle, voulait liquider ce fond marxisant, dirigiste et qui va se saisir de l’Europe et de ses directions libérales pour s’y engouffrer et proposer sa ligne. C’est celle-ci qui va l’emporter mais au départ on croit naïvement que c’est la première qui va gagner.


Pourtant, comme Barba le fait remarquer, au début des années 80 ce n'est pas encore la mondialisation : la banque centrale est encore à nos ordres, on dispose du franc, on contrôle encore les prix, on nationalise même une partie de notre économie, on détient la majorité du secteur bancaire, les capitaux ne s’enfuient pas à la vitesse de la lumière comme aujourd’hui, etc. Et pourtant en 1983, c'est le début de la fin.


La désinflation compétitive (politique visant à favoriser la décélération des prix et à réduire l'écart d'inflation avec les principaux partenaires commerciaux pour améliorer la compétitivité de l'économie au niveau international) qui est mise en place en 1983 est une fabrication de la haute administration française. C’est l’administration qui invente cela. C’est l’État qui lance un programme de privatisation, ce n’est pas le marché.


Ensuite la mondialisation est devenue l’instrument de la discipline pour modérer les revendications salariales dans le cadre de la désinflation compétitive. Le chômage va servir de chantage pour la modération salariale. L’État providence ne sert plus qu'à limiter la casse. Lorsque vous observez que l’imposition de la dernière tranche des revenus était autour de 56/60 au début des années 80, contre environ 40 aujourd’hui, vous comprenez que le problème n’est pas l’explosion de la dépense publique. C’est l’effondrement des recettes. À partir de la fin de la décennie 1990, la dépense publique est de plus en plus contenue.


Qui favorise la libéralisation des capitaux ? Les socialistes… Pendant les années 1980, les années fric, les socialistes sont surnommés le « gang des R25 » (Renault 25).


La construction européenne


En signant le traité de Maastricht, nous avons créé un cadre qui a figé de manière durable un rapport de force favorable au capital contre le travail. Conséquence de ces décisions, les Européens n’arrivent plus à se penser comme des partenaires mais comme des concurrents. La compétition est pire entre Européens qu’entre les Européens et le reste du monde.


Deuxièmement, la cécité de la gauche sur l’euro m’exaspère. L’euro est une arme de destruction massive des droits des salariés. Il ne doit jamais être détaché des traités qui l’accompagnent comme le Pacte de stabilité de croissance. Ces traités impliquent des réformes structurelles du droit du travail et de la protection sociale, c’est-à-dire des réformes des dépenses publiques – qui sont essentiellement des dépenses sociales. Alors que ces dépenses publiques et sociales sont les moyens de ceux qui n’ont rien, l’euro – par son obsession de la stabilité des prix et de la libre circulation des capitaux – s’assure de toujours donner un coup d’avance au capital sur le travail. Cette monnaie n’a pas vocation à stimuler l’emploi ou à protéger les droits des travailleurs. En Italie et en Grèce, les réformes qui ont accompagné la mise en place de l’euro concernent les retraites, la protection sociale, les droits sociaux… En outre, nous avons créé une monnaie privée, alors que la monnaie est un bien social, un bien politique en tant que tel. Que la gauche ait pu penser que l’euro n’était qu’un vulgaire instrument qu’on pouvait mettre au service d’un projet social est gravissime.


La mutation de l’orientation des politiques de protection sociale est vraiment problématique. Nous avons vu les conséquences des projets de privatisation de La Poste et de France Télécom, et de la gestion de l’hôpital public comme d’une entreprise. On se console en disant : "Le social est suffisamment fort pour amortir" et "on va faire de la formation". La formation est toujours présentée comme la solution à tout, alors qu’en réalité, elle ne règle les problèmes qu’à la marge.


On se retrouve avec la même situation pour le plan de relance Castex de 100 milliards d’euros. Vous ne pouvez pas envisager un plan plus fort car l’outil monétaire pour créer la monnaie qui va avec n’existe pas. Même Bruno Le Maire a avoué le Fake State ! Il dit : « Si je vais voir les emprunteurs, les financiers et que je leur dis que je ne les rembourse pas, ils ne voudront jamais me prêter ». Dans l’actuel cadre européen, si l’on ne change pas, on ne peut pas faire autre chose que ce qu’ont fait Hollande et Sarkozy, c’est à dire des exonérations de cotisations sociales, fiscalisation de la protection sociale et ainsi de suite… On nourrit l’impuissance.


La construction européenne s’est plutôt tournée vers le régionalisme, vers « les Grandes Régions » pour subvertir les nations, assimilées à la guerre. Ces dernières années, des fusions et des regroupements de communes ont été présentées comme étant « la modernité ». Or, à l’époque où il existait 36 600 communes – ce qui n’est plus le cas – la plupart étaient de petite taille, il y avait une proximité réelle entre le maire et les habitants. Le maire était un inconnu sans étiquette politique. On pouvait lui parler. C’était un médecin, un instituteur, ce n’était pas un professionnel de la politique. En fusionnant, on s’est éloignés les uns des autres au nom d’une certaine « modernité » et de la « proximité ».


D’autre part, s’est développé une idéologie concurrentielle de plus en plus forte, qui aboutit à des régions dynamiques tandis que d’autres se retrouvent à la traîne, avec des services publics et des moyens de l’État qui vont se déliter progressivement.


Je crois que c’est aussi une source d’inquiétude au moment même où la Nation civique et républicaine française traverse une période de troubles considérable. Même si elle n’a jamais été idéale, les principes qui l’ont guidée – une Nation ouverte, contractuelle, qui a le souci d’égalité, et qui ne reconnaît qu’une seule communauté, la communauté nationale au travers du lien politique – sont en plein affaissement.


Cela fait ressortir toutes sortes de revendications féodalistes.


Des solutions ?


Il y a de la contestation, les gens sont préoccupés, mais comment faire coaguler tout cela ? Comment faire en sorte que ces préoccupations se rejoignent pour clôturer ce cycle d’inspiration libérale ? La vraie victoire doit être intellectuelle et culturelle, c’est-à-dire essayer à la fois de former les gens autrement, et en même temps développer d’autres récits que ceux que l’on entend depuis 40 ans.


Quand je vois la réforme de l’université, les réformes Blanquer à l’école, je suis très inquiet parce que ce sont des machines à tuer les imaginaires, à tuer la réflexion et au contraire à perpétuer le même système. Je ne sais pas si ceux qui sont aujourd’hui lycéens et jeunes étudiants auront les cadres intellectuels à penser. Ce livre est justement le témoignage de ma propre impuissance dans un ouvrage qui dénonce l’impuissance. Je reste attaché à l’humanisme.


LVSL – Enfin, est-ce volontaire et est-ce qu’il y a une logique derrière votre utilisation du « Fake State » qui est un anglicisme ? L’emploi du « Fake State » est à dessein ou cela sonnait-il juste bien ?


J’ai choisi ce terme parce qu’il sonnait bien avec les expressions actuelles de « fake news », et parce que j’ai voulu aussi subvertir à la fois par la dérision, et en même temps en construisant un concept, cette langue néomanagériale qui nous habite. J’ai ramené l’État-Nation à l’image de ce qu’il est aujourd’hui, un truc bidon. L’État comme il fonctionne actuellement me dégoûte.


Pour lire l'article sur Le vent se lève




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