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« Est-ce que vous condamnez la violence? » Petrus Borel

Analyse sur le plan linguistique d'une question qui revient comme une antienne à chaque mouvement social. Question qui peut être considérée à la fois comme absurde et illégitime.


Régulièrement depuis quelques années, lors des différents mouvements sociaux, revient sur les plateaux de télévision et dans les studios de radio, une interrogation récurrente : « Est-ce que vous condamnez la violence ? » et ses variantes telles que « est-ce que vous condamnez de tels actes de violence ? » L'analyse linguistique de cette question nous permettra d'établir que cette question est non seulement absurde mais qu'elle est illégitime.


  Une première remarque portera sur la formulation de la question. Il s'agit de ce qu'on appelle en linguistique une interrogation totale, appelée aussi question fermée, à savoir qu'elle ne permet que deux réponses possibles : « Oui, je condamne » ou « non je ne condamne pas. » Il y aurait une étude à faire sur la propension des journalistes à poser ce type de questions fermées qui n'appellent que des réponses binaires. La forme paroxystique de cette tendance étant probablement représentée par le journaliste Jean-Jacques Bourdin qui énonce régulièrement comme un leitmotiv à chacun de ses interlocuteurs le choix binaire qui lui est offert « Oui ou non ? » Mais il y a plus, en demandant s'il condamne la violence, le journaliste appelle son interlocuteur à produire ce qu'en linguistique on appelle un acte performatif du langage. La dimension performative a été étudiée par le linguiste et philosophe anglais John Langshaw Austin dans un titre explicite Quand dire c'est faire (How to do things with words). Il part de la constatation que certaines paroles ne sont pas de simples paroles mais posent un acte ayant des conséquences dans le monde réel. Pour prendre un exemple cité par Austin lui-même, lorsqu'un maire prononce la phrase « Je vous déclare mari et femme », il entérine le fait que les deux personnes auxquelles il s'adresse sont désormais mariées. Le mariage n'existe dans la réalité qu'à partir du moment où cette phrase a été prononcée. Austin attire l'attention sur le fait que pour qu'une parole acquière une valeur performative il faut un certain nombre de conditions. Dans le cas du mariage, il faut que la parole en question soit prononcée dans un contexte précis, à savoir dans une mairie à la date publiée officiellement par les bans, et par une personne ayant autorité pour le faire, à savoir le maire ou l'un de ses adjoints. Si l'on revient à la question qui nous intéresse, on admettra sans peine que la parole performative qui consiste à condamner ne peut être prononcée que lors d'un procès par un juge. En posant cette question, le journaliste transforme de fait le cadre formel de l'interview en procès et érige la personne qu'il interroge en juge. Quelle est sa légitimité pour le faire ? Aucune, et il n'est pas abusif de considérer qu'en posant cette question il outrepasse passablement les fonctions qui sont les siennes. En répondant, comme il le fait régulièrement, à cette question « Je ne suis pas un juge », quelqu'un comme François Ruffin offre donc la seule réponse possible à ce qu'il faut bien considérer comme une absurdité.


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