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Entretien avec Bernard Friot à propos de son prochain livre “Un désir de communisme”

Dans votre prochain livre, “Un désir de communisme”(des conversations avec Judith Bernard à paraître en avril chez Textuel), vous réintroduisez un terme souvent discrédité encore aujourd’hui par nos ennemis idéologiques, et qui n’est pas forcément très parlant pour les dernières générations. De nos jours, à contrario, les gens de gauche ont plus ou moins tendance à se déclarer “anti” quelque chose, comme “anticapitaliste” ou “antilibéral”.

Comment l’expliquez-vous ?

Cette réintroduction peut-elle être efficace ?


Quand j’appelle communistes des institutions comme le statut de la fonction publique ou le régime général de sécurité sociale, je les pose bien sûr comme prémices du communisme, pas comme communisme accompli ! Dans L’idéologie allemande, Marx et Engels désignent par communisme le « mouvement réel » de sortie du capitalisme dans la lutte de classes, et c’est une affaire de très longue haleine. Il faut des siècles pour passer d’un mode de production à un autre.

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En créant le régime général en 1946, Ambroise Croizat étend au privé la logique de la pension comme salaire continué déjà mise en place pour la fonction publique, et Marcel Paul fait la même chose dans le statut des électriciens-gaziers de l’EDF-GDF. La qualification (OHQ, indice 575, etc…) et le salaire qu’elle détermine ne sont plus liés au poste de travail chez les retraités, ils sont attachés à leur personne même, comme dans la fonction publique, où la qualification est un attribut de la personne dans le grade dont elle est titulaire.


Les retraités ne sont pas d’anciens travailleurs, ce sont des travailleurs libérés du marché du travail parce que devenus titulaires de leur qualification et donc de leur salaire.

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La force de la classe ouvrière comme classe révolutionnaire s’attaquant au statut capitaliste du travailleur est telle qu’aujourd’hui, 70 ans plus tard, les pensions sont encore pour les trois quart (240 sur les 320 milliards) la poursuite du salaire et non la contrepartie des cotisations de carrière, dont il n’est tenu aucun compte dans le calcul de la pension, qui vise à remplacer le salaire de référence.


D’où l’acharnement de Macron à en finir avec le droit au salaire des retraités pour réaffirmer que ne peut avoir cours que la pratique capitaliste de la valeur : seuls travaillent ceux qui mettent en valeur du capital et la qualification ne peut pas être attachée à la personne. Les travailleurs sont nus sur le marché du travail, ils y acquièrent des points de retraite mais il est hors de question qu’ils soient vêtus de la qualification et deviennent, en tant que personne, titulaires à vie d’un salaire.


Or cet enjeu majeur est totalement absent du débat public parce que la conquête de la souveraineté sur le travail, et donc sur la valeur, sur ce qui est produit, où, par qui, comment, n’est pas à l’ordre du jour des syndicats et de la gauche. La mobilisation porte sur le partage de « la valeur » et non sur sa définition et sa pratique, et donc sur ses institutions centrales que sont le statut du producteur et le régime de propriété.

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Alors que la rémunération capitaliste est quémandée sur le marché du travail ou sur celui des biens et services par des individus nus (mais dotés d’un compte individuel de points à la mesure de leur performance sur ces marchés qu’ils ne maîtrisent pas), le salaire à la qualification personnelle, droit politique de la personne, fait du travail une réalité intrinsèque et non plus étrangère parce que chasse gardée de la bourgeoisie.


Le salaire ainsi conquis par les travailleurs organisés au cours du 20ème siècle fait l’objet d’une guerre de classe de la part de la bourgeoisie, qui trouve des alliés dans tous ceux qui à gauche disqualifient le salaire. La force de la bourgeoisie, c’est de faire forger par ses adversaire le récit dont elle a besoin.


Quel récit ?


Le récit que le salaire, c’est une institution du capitalisme, et non pas, sous sa forme de salaire à la qualification personnelle, une institution du communisme.


C’est à dire un récit qui ôte toute puissance d’agir à ceux qui sont dominés.


Si vous disqualifiez comme défaites les conquêtes de travailleurs organisés, qu’est-ce qu’ils peuvent faire ? Si vous dites que le contrat de travail, le salaire, ce sont des institutions à détruire, vous niez le déjà-là révolutionnaire, vous réduisez les travailleurs à des victimes incapables de faire advenir une alternative, vous ôtez tout tremplin à la lutte pour sortir du capitalisme. Vous condamnez les mobilisations à la défensive au lieu de les organiser de sorte que se poursuive la conquête d’un droit politique au salaire qui confirmera tout adulte comme capable de produire de la valeur de 18 ans à sa mort et le reconnaîtra comme tel par une qualification personnelle rendant impossible tout recul ou suppression de son salaire.

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Nous avons donc des intellectuels de gauche qui écrivent le récit dont la bourgeoisie a besoin : “il n’y a qu’une seule classe pour soi et en 1945, les travailleurs qui se sont battus pour la sécurité sociale ont été les idiots utiles du capital, car derrière toute institution il y a toujours la main du capital.” Dans la science sociale critique, car encore une fois je ne parle que d’auteurs de gauche, il n’y a pas de lutte de classes fondamentalement, si par lutte de classes on entend deux acteurs. Il n’y a qu’un acteur : la bourgeoisie.


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