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Capitalisme, désir et servitude - Frédéric Lordon

Notes de lecture de Claude Kintzig


Avant-propos


Le libéralisme a été déclaré conforme à l'essence de liberté : liberté que les uns étaient libres d'utiliser et les autres libres de se laisser utiliser par les uns comme moyen : le salariat.

Marx explique les structures capitalistes, mais ne dit pas à quoi fonctionne les structures. Spinoza vient compléter.

Mais qu'est ce qui fait que tant d'homme acceptent d'aller au travail ?


I. Faire faire


Le désir de faire quelque chose

*Conatus* : l'énergie du désir. S'activer à la poursuite de ses objets de désirs.


Le désir de faire faire : patronat et enrôlement

Rapport salarial : faire entrer des puissances d'agir tierces dans la poursuite de son désir industriel. C'est le *patron*, captateurs de l'effort (conatus) de ses subordonnés.


Le patron va œuvrer à colinéariser tous les désirs des subordonnés avec les siens.


Intérêt, désir, mise en mouvement

Par diverses sollicitation du désir.


La vie nue et l'argent

La vérité première du rapport salarial c'est d'abord un rapport de dépendance dans lequel l'un détient les condition de la reproduction matérielle de l'autre. Et la médiation par l'argent est le point de passage obligé. L'argent est devenu le condensé de tous les biens (Spinoza).


La monnaie : un rapport social et l'argent le nom du désir.


La servitude volontaire n'existe pas

La dépendance à l'objet de désir « argent » est le roc de l’enrôlement salarial, l'arrière pensée de tous les contrats de travail. Et les structures capitalistes ont établi l'employeur comme le seul pourvoyeur.


La servitude volontaire est un oxymore : comme peut-on vouloir un état notoirement indésirable ?


Le principe réel de l'asservissement : la nécessité et l'intensité d'un désir. Ce sont les rapports de production capitalistes qui configurent les désirs. Pour Spinoza la servitude volontaire n'existe pas, il n'y a que la servitude passionnelle..


L'asymétrie de l'initiative monétaire

Le capitaliste fournisseur d'argent et le travailleur fournisseur de force de travail. Mais les rapports sont fortement asymétrique.


Entreprise : un feuilletage hiérarchique structurant la servitude passionnelle. C’est la domination à tous les étages.


Pressions ambiantes et remontée de la violence

Exiger en haut une rentabilité des capitaux entraîne une propagation de la violence dans la chaîne hiérarchique via des objectifs/désirs intermédiaires. Les possibilités de résistance collective sont brisées, et les objectifs écrasants sous contraintes de surveillance individuelle ou concurrence interne. Ces contraintes s'imposent évidemment aux sous-traitants.


Mobilisation joyeuse et aliénation mentale

Qu'est ce qui fait que le capitalisme dure ? Peut-être que les salariés y trouvent des occasions de joie :

L'argent, la consommation que le capitalisme a su rendre attrayante et aliénant. Toutes les

transformations se font au nom du consommateur (et pas du salarié). En Europe éviction du droit social au profit de la concurrence.


L'analyse marxiste ne dit pas comment certains salariés en viennent à faire cause commune avec le capitalisme (ck : voir Mandeville « baise ton prochain »). OK pour le désir de l'objet, mais avoir un rapport actif et joyeux pose question.


Alpha : angle entre le vecteur désir du patron et le vecteur désir du salarié. Aujourd'hui, de plus en plus, on a affaire à un projet de mobilisation totale des individus au service de l'entreprise : avoir un alpha égal à 0


La liquidité : fantasme du désir-maître capitaliste

Ajustements des effectifs et plan social sont passés dans le langage courant (il n'y a plus de

licenciements, ça fait violent) et la liquidité instantanée : titre transformé en monnaie et

inversement. Et donc, en extension, souhait de voir le salariat aussi liquide et fluide. Et le risque et la fluctuation d'activité assumés par le capital a été transféré à la masse salariale et à son ajustement.


II. Joyeux automobiles


Production des imaginaires du désir conforme aux projets capitalistes (ck il me semble que le capitalisme a volé nos désirs, pour les manipuler dans un premier temps, en modifier l'étendue, et en créer actuellement. Que font les gafam : ils volent les traces de nos désirs, qui sont revendues).


Dans un premier temps les affects tristes (peur de la faim) puis les affects joyeux (accès à la

consommation). Comment aller plus loin ? En produisant des affects intrinsèques : c'est donc l'activité elle-même qu'il faut reconstruire comme source de joie immédiate : désir du travail heureux, épanouissement, réalisation de soi !


De plus en plus les salariés marchent d'eux-mêmes (ck il n'y a qu'à voir l'engouement pour le télétravail auto-controlé), ils s'activent au service de l'entreprise. C'est le plus grand succès de l'entreprise néolibérale. On entend très souvent : "c'est mon choix".


Via Spinoza, ces actions sont déclenchées sous l'effet de causes. Le consentement ne tient plus. Idem de l'aliénation, suite de liens. On est dans la servitude passionnelle, les mouvements du désir.

Spinoza : « cet effort pour faire que les autres approuvent notre amour et notre haine est en réalité l'Ambition, nous voyons donc que chacun, par nature, désire que les autres vivent selon sa propre constitution ».


L'obéissance joyeuse

Orientation des désirs du maître de tel sorte que l’assujetti se réjouit quand il se voit proposer des désirs qu'il prend pour les siens. Et il se met en mouvement : c'est l'obéissance joyeuse.


D'où vient cette obéissance ?

-- D'abord du salarié par recoloration de sa situation d’enrôlé. Spinoza : la valeur ni le sens

n'appartiennent aux choses, mais sont produits par les forces désirantes. Il inverse la relation entre désir et valeur (ck : c'est parce que je le désire qu'il a de la valeur). La valeur est une production par le désir.

-- La tache imposée est valorisée par le salarié, même si elle est attristante. Promotion de tout ce qui peut amener dans le sens du désir-maître.

-- Idem pour le capitaliste : valorisation morale de son activité : bâtisseur, agent du progrès

technique, etc et bien sûr taux de plus-value et accumulation monétaire ne sont pas évoqués.


L'amour du maître : j'aime le maître pour qu'il m'aime en retour. Désir de reconnaissance.

Le sujet n'est pas l'origine de son propre désir. En effet les désirs induits extérieurs sont devenus désirs intérieurs qui déterminent les engagements joyeux.


Le totalitarisme de la possession des âmes

L'entreprise recherche l'annulation de la dérive alpha. Symptôme de ce projet : l'illimitation, une nouvelle forme politique qu'on peut appeler totalitarisme au sens d'investissement total des salariés (s'investir totalement et être totalement investi par l'entreprise).


Les risque de constructivisme du désir

L'église première grande entité à travailler sur les intériorités individuelles. Et que fait l'entreprise néolibérale aujourd'hui, avec les risques de conflits intérieurs pour le salarié, car les projets manipulateurs trop visibles sont source de tension.

Le coaching enregistre les plus violentes tensions : transformer une pression exogène en motivation endogène. Bourdieu : « les dominants sont dominés par leur propre domination ».


Le voile des affects joyeux, le fond des affects tristes.

Désire toi-même mais d'après moi seulement, sois autonome mais selon la direction.


III. Domination, émancipation


La domination repensée à l'usage du « consentement »

Comment comprendre le désir personnel : « c'est mon choix »? Aliénation universelle et affects joyeux. Bien circonscrire les objets au domaine du désirable. Convaincre les dominés que les petites joies sont de grandes joies, et offrir à l'émulation les joies des grands.


L'exploitation passionnelle

Pour Marx l'exploitation découle de la valeur et de l'extraction de la plus-value. Spinoza inverse le rapport valeur- désir. C'est le désir qui, investissant des objets, les constitue en valeur. Ce renversement vaut pour toutes les valeurs : esthétiques, morales, économiques. (ck : cela rejoint le fait que c'est l'acheteur qui fixe la valeur économique d'un objet : plus son désir est fort, plus le prix peut être élevé). Il y des luttes pour la distribution de l'argent. Il n'est pas nécessaire d'en appeler à une théorie objective et substantielle de la plus-value pour contester comme injuste le partage de la valeur.


Le fait de distribuer cette plus-value à l'entreprise avec contrôle des salariés, par exemple, supprime-t-il l'exploitation ? Donc passer de la théorie de la valeur à la théorie de la capture. Mais qu'est ce qui est capté ? La réponse d'inspiration spinoziste : de la puissance d'agir. En rivant les puissances d'agir à la division du désir. En plus de la captation de la plus-value et il y a appropriation de l'œuvre collective des enrôlés. Toute la joie au sommet de la pyramide, qui va ruisseler grâce aux assignats de la division du désir.

Le patron capte donc des puissances d'agir bien dirigées par des passions.


Communisme ou totalitarismes (stade ultime du capitalisme)

Rendre la subordination aussi légère que possible, et même la faire oublier aux sujets les plus « autonomes ». En y ajoutant la créativité, montrer que l'artiste est une incarnation possible et désirable du travailleur. Mais cela ne concerne que peu de salariés. Cependant liberté créative, liberté coopérative : principe antagoniste au capitalisme : le communisme. Mais tous les salariés ne sont pas des artistes, pour le gros d'entre eux c'est la servitude.


Que faire de la division du travail entre conception et exécution ? Les individus pourraient être associés à un destin réalisateur commun.


Les passions séditieuses

Tous ceux qui pensent innover, œuvrer à la transformation du monde (à leur manière), etc, se ressemblent et ne diffèrent en fait en rien des autres. Ils sont le résultat d'une suite causale. La liberté libérale veut absolument voir de la « nouveauté » là où il n'y a que changement.


Devenir perpendiculaire

Rendre l'angle de la colinéarité perpendiculaire : c'est la sédition. L'originalité est le désalignement parfait, prélude peut être à un réalignement mais négatif, c'est-à-dire ouvertement antagoniste.

Travaille à détruire le capteur.


La défixation

« j'aurais pu » est le non-sens spinoziste par excellence, l'on n'a jamais pu que ce que l'on a fait et réciproquement. Les individus ne sont jamais séparés de leur puissance. Ils sont juste déterminés à l'effectuer dans une certaine direction. Le salarié n'est donc pas aliéné.


L'histoire comme mécontentement

Bon nombre de salariés sont passés symboliquement du côté du capital. Le salarié apporte avec entrain sa puissance d'agir à l'entreprise. Le rapport subjectif du salarié à sa situation salariale est objectivement produit (c'est exactement l'approche de Spinoza).


Comment structurer entre les joyeux qui ne veulent rien changer (ou qui veulent même du plus) et les mécontents qui veulent autre chose ? Le mécontentement : voilà la force capable de faire bifurquer l'histoire. On est donc en présence de lutte des classes liées par les affects.


Communisme, désir et servitude.

La classe qui va bousculer l'ordre capitalisme, comment va-t-elle gérer les rapports de puissance : symétrique, asymétrique, plan ou verticale (hiérarchique)? Revenir sur la propriété privée, condition nécessaire mais pas suffisante pour changer les rapports sociaux et la division du travail.


Même dans les associations les plus paritaires existe le profit de joie (un veut plus que les autres). L'économie monétaire n'est qu'un cas d'une économie générale de la joie. Voir les mécanismes de reconnaissance et de captation attributive (d'une œuvre collective). Comment éviter le mécanisme de captation de la reconnaissance (même avec les meilleurs intentions)? De toutes les façons tenir compte de la force des « affects ». Revenir à Spinoza et former des entreprises communistes dans lesquelles le vrai bien est celui dont il faut souhaiter que les autres le possèdent en même temps que soi.


Une vie humaine

Seule la non rivalité nous sauve de la figure du désir-maître. Mais cela demande des hommes vivant sous la conduite de la raison et débarrassés des désirs individuels de capture. Donc tenir compte de cela et trouver les outils qui permettent de repousser ce mécanisme de capture.


Note:

Les commentaires personnels de Claude Kintzig sont introduits par des parenthèses et les initiales ck






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