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Cannibale machine

Des machines intelligentes à l’assaut du travail humain? Enquêtant sur le digital labor qui se cache derrière les promesses de l’automatisation et des robots, Antonio Casilli soutient notamment que les médias sociaux constituent une forme de travail non rémunéré.

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L’erreur, soutient Casilli, serait de croire qu’avec l’automation, le travail va disparaître. Il va plutôt être «plateformisé» et digitalisé. Autrement dit, en attendant les robots qui, comme dans le Godot de Beckett, pourraient tarder à entrer en scène, on ferait bien d’examiner les changements concrets qui s’opèrent dans le travail humain. Car, en lieu et place d’un remplacement du travail par des robots, on a souvent affaire à un simple déplacement. C’est ce que montre bien l’exemple des guichets automatiques. Ceux-ci ne remplacent pas complètement le travail qui était jadis celui du guichetier : ce sont plutôt les clients qui prennent désormais en charge la responsabilité de faire fonctionner la machine.

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Le digital labor

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le digital labor s’inscrit «dans un rapport de subordination, de surveillance et d’inégalité de droit entre les travailleurs et les propriétaires de services numériques» (p. 267). On peut le décliner de trois manières.


Le travail à la demande, comme avec Uber ou Foodora

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Le micro-travail ... Il s’agit de réaliser «de petites corvées telles que l’annotation de vidéo, le tri de tweets, la retranscription de documents scannés (…)» C’est sans doute l’un des apports les plus intéressants de l’ouvrage que de braquer le projecteur sur le travail de ces personnes — une centaine de millions dans le monde, dont 260 000 en France — souvent précaires, qui font tourner le capitalisme numérique.

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le travail social en réseau, qui correspond en particulier à la participation des usagers aux médias sociaux.

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Du travail gratuit ?


Selon une approche « hédoniste », les médias sociaux ne relèvent pas du travail parce qu’on y participe librement et pour le plaisir, à travers une nouvelle culture de l’amateurisme. Mais Casilli préconise plutôt une approche travailliste qui voit le « produsage », c’est-à-dire les activités qui entremêlent production et usage, comme s’inscrivant « dans un rapport d’exploitation » (p. 168). Le travail non rémunéré n’est pas une nouveauté : travail domestique, bénévole, forcé... Mais comment de simples clics sur des médias sociaux peuvent-ils être considérés comme du travail ? C’est qu’en créant des données (et des métadonnées), l’utilisateur crée de la valeur [notamment publicitaire, ndr].

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La valorisation des données

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Casilli propose de distinguer trois formes de valorisation, c’est-à-dire trois manières de donner de la valeur à des données.


On peut d’abord qualifier un contenu, c’est-à-dire ajouter de l’information, comme lorsqu’on crée un profil d’utilisateur, que l’on fait un commentaire ou qu’on like une vidéo sur un réseau social (on estime à 4.3 milliards le nombre de like quotidiens sur Facebook).

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On peut ensuite créer de la valeur en monétisant des données personnelles. C’est ici le principal modèle d’affaire des plateformes qui vendent du ciblage publicitaire à des annonceurs.

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Avec le développement des systèmes d’intelligence artificielle, une troisième forme de valeur attachée aux données s’est développée : la valeur d’automation. En effet, les algorithmes d’apprentissage profond (deep learning) ont besoin d’être entraînés avec d’importantes quantités de données «personnelles» afin d’optimiser leurs prédictions (l’IA est essentiellement un outil de prédiction).

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On le voit, selon cette lecture, l’humain qui étiquette — de façon rémunérée ou non — apparaît comme la source principale de la valorisation des données. Dès lors, son occultation derrière les prouesses de l’IA et la promesse des robots accrédite la thèse d’une invisibilisation du travail humain au cœur de l’économie numérique.

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Une critique sociale

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«le travail micro-, sous-, mal ou non payé est comme le fil rouge qui unit les différentes formes du digital labor» (p. 223). En attendant les robots entend donc promouvoir la reconnaissance du digital labor afin de créer une véritable conscience de classe parmi les travailleurs du clic.


Et pour mettre un visage sur ces travailleurs, Casilli mentionne le court documentaire The Moderators (2017) qui s’attache précisément à nous les montrer.

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En attendant les robots, l’économie numérique et l’IA vont avoir encore besoin des modérateurs indiens, des turkers américains et des données que nous créons, souvent à notre insu, sur les réseaux sociaux. Car tout cela produit de la valeur. Dans sa conclusion, l’auteur explore quelques pistes de redistribution, avec l’idée d’un revenu social numérique ou les travaux de Trebor Scholz sur le «coopérativisme de plateforme» et la propriété collective des moyens de production numérique.


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