• Descartes

Pourquoi il faut garder les régimes spéciaux


On l’avait oubliée, mais elle est toujours là. Depuis le début de la grève, on peut voir s’étaler dans les médias et dans les réseaux sociaux cette bonne vieille haine de classe. Celle d’une bourgeoisie et des classes intermédiaires gavées qui du haut de leur vertu supposée dénoncent les « privilèges » des autres. Il paraît, voyez-vous, que notre système de retraites est « injuste », permettant à certains de partir plus tôt et avec une meilleure pension, alors que d’autres qui soi-disant « font le même travail » partent plus tard avec des pensions plus faibles. Parle-t-on des « retraites chapeau » et autres « parachutes dorés » des cadres supérieurs des entreprises ? Non, bien sur que non. Ces privilèges scandaleux, sont ceux des gens qui conduisent des trains, qui soignent les malades, qui enseignent à nos enfants, qui produisent jour et nuit notre électricité.

On pourrait longuement broder sur l’indignation sélective de ces couches sociales. Car dans l’ordre de l’injustice, il y en a de bien plus criantes et qu’il serait prioritaire d’abolir. Tiens, par exemple, est-il juste qu’une personne, par le seul fait d’être née avec une cuillère d’argent dans la bouche, puisse vivre une existence de luxe et passer cette possibilité à ses successeurs, alors que celui qui naît dans un foyer modeste doit se contenter d’une vie misérable, et passera lui aussi cette vie à ses enfants ? L’héritage n’est-il pas la manifestation d’une injustice infiniment plus scandaleuse que n’importe quel privilège de régime de retraite ? Et pourtant, personne – à droite comme à gauche – n’a l’air de s’en préoccuper. L’héritage, qui est de toutes les injustices la plus criante, la plus absurde, est devenu intangible.

Mais même sous l’angle de sa propre logique, le discours sur la « justice » que tiennent les partisans de la réforme Macron ne tient pas. Tout simplement parce que pour pouvoir tenir un discours sur la « justice », il faut avoir une théorie de la justice, en d’autres termes, des critères pour décider si un système est « juste » ou pas. Or, lorsqu’on examine la réforme, on se rend compte que les critères sous-jacents sont pour le moins évanescents.

Ainsi, on nous explique qu’un système « juste » est celui où le même euro cotisé donne droit au même montant de pension. Admettons. Mais alors, il est donc « juste » que les femmes qui ont cotisé moins – par exemple parce qu’elles ont choisi de se consacrer à élever leurs enfants – aient des pensions plus faibles puisqu’elles n’auront pas cotisé. Pourtant, le gouvernement manifeste sa volonté de corriger cette différence en rajoutant des « bonus » aux mères de famille à partir du premier enfant. Vous me direz qu’il s’agit d’une contribution non rémunérée à la société. Mais dans ce cas, si on veut être « juste », il faudrait alors calculer la pension en tenant compte pour les autres aussi des contributions non rémunérées : en quoi le fait d’élever ses enfants mérite plus une retraite que le fait d’avoir animé pendant trente ans un club sportif ou une association de pêche ?

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En fait, la « justice » est le cadet des soucis de ceux qui promeuvent cette réforme. Derrière les attaques contre les régimes spéciaux de retraite, concomitants – cela n’aura échappé à personne – avec les attaques contre les statuts, se cache un projet de changement bien plus profond de notre système économique et social. Ce qui est visé, c’est la mobilité parfaite des travailleurs, le graal des libéraux. Faire du marché du travail un véritable marché flexible, ou le travailleur changerait d’activité, d’entreprise et même de pays en fonction des besoins des entreprises, voilà le véritable objectif derrière toutes ces « réformes », qu’elles viennent de Paris ou de Bruxelles. Or, les systèmes de retraite corporatifs, tout comme les statuts, sont des freins à la mobilité. Ils ont même été construits pour cela. Il faut donc les casser.

La logique néolibérale est de faire du marché le seul régulateur. Or, pour que le marché puisse vraiment jouer ce rôle, il faut en finir avec tout contrat de long terme. La logique du marché régulateur implique en effet que les conventions expriment à chaque instant l’équilibre entre l’offre et la demande, ce qui suppose qu’elles soient révisées en permanence. Or, les statuts professionnels sont des contrats de très long terme, qui conditionnent les choix de vie des individus pour l’ensemble de leur vie active et au-delà.

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#Retraites #Inégalités #Salaires #Justicesociale

Salaire à Vie

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