• Rémi Azemar, Contretemps

Se mobiliser sous le spectre de 1995. Quelles utilités ? Quelles réalités ?


Les taux de grévistes aujourd’hui dans le rail et à la RATP sont similaires à ceux du début du mouvement de 1995. La grève reconductible à l’Éducation nationale est cependant beaucoup plus forte qu’au début du mouvement contre le plan Juppé. Faut-il y voir le refus de la grève par procuration comme pour la loi travail ? Une prise de conscience de la lassitude des syndicats cheminots de porter seuls l’effort de grève ? Ou surtout une réforme qui s’abat de plein fouet sur les enseignant-e-s ? 37 % de grévistes dans la fonction publique étaient annoncé-e-s le 24 novembre 1995, malgré les désaccords au niveau comptable, le chiffre de grévistes serait similaire cette année.

Si des éléments autour de la grève paraissent similaires ou enthousiasmants en comparaison avec 1995, le contexte n’est plus le même. 25 années de politiques néolibérales et de discours anti-grévistes ont mis à mal la culture de grève et ce dans tous les secteurs. La culpabilisation est aujourd’hui plus forte envers les salarié-e-s qui arrêtent le travail. Cependant, déjà en 1995 émerge un vocabulaire anti-gréviste. Les journaux télévisés et responsables politiques de l’époque le martèlent : il y a « des victimes » « pris en otage » par « des privilégiés ».

Les collectifs de travail ne sont également plus les mêmes qu’alors : les grands centres de tri postaux du Louvre ou ceux connectés aux gares n’existent plus, ils sont aujourd’hui excentrés et disséminés. La mise en grève semble alors plus compliquée à la Poste qui était un secteur « en pointe » en 1995, l’extension de la grève par la proximité cheminots/postiers n’existant plus. Le travail interprofessionnel des syndicats est de facto aujourd’hui plus difficile à mettre en œuvre.

Le privé était le 5 décembre en partie en grève comme l’atteste la mobilisation exceptionnelle dans le secteur associatif ou encore à Carrefour. Rien de tel n’avait cours en 1995. La grève est devenue plus difficile dans d’autres secteurs forts de cette période comme à France Télécom où 20 années de privatisation ont morcelé les collectifs de travail et même transformé la composition sociale de l’entreprise où les cadres sont devenus hégémoniques, le reste de l’activité étant externalisée dans des entreprises où la très forte répression syndicale rend la grève difficile.

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Coaguler des colères ou faire converger des luttes ?

L’idée de réussir à faire converger luttes sociales et mobilisation contre la réforme Delevoye anime une partie des militant-e-s. La présence de cortèges anti-racistes, écologistes et féministes en est la preuve. Une mobilisation de masse peut servir de tremplin à la visibilisation de certaines luttes et entraîne toujours un débordement de la revendication commune allant parfois jusqu’à la volonté d’une partie du mouvement de renverser le système en place.

Les assemblées de grévistes d’aujourd’hui intègrent comme en 1995 à leur cahier revendicatif les problèmes spécifiques liés aux conditions de travail de chaque secteur. Cette pratique est d’ailleurs un facteur de mise en grève et de pratique de la démocratie pour les militant-e-s de l’époque. Comme Nuit Debout en est l’exemple parfait, la réflexion collective autour cette fois-ci du travail et de la société permet une politisation des actrices et acteurs de la lutte.

Les convergences dans l’Éducation nationale entre le mouvement contre les réformes Blanquer et celui qui naît contre la réforme des retraites paraissent évidentes tant la contestation fut forte l’an dernier. A l’université, la complémentarité précarité/retraites est en discussion dans toutes les assemblées générales. « Étudiant.e.s salarié.e.s luttons contre la politique d’austérité » titrait une banderole étudiante à Rouen au début du mouvement en 1995, cela n’est pas sans rappeler la mobilisation actuelle dans les universités contre la précarité étudiante suite à l’immolation d’un étudiant à Lyon. Aujourd’hui, les étudiant-e-s mobilisé-e-s tentent par tous les moyens de faire converger mobilisation étudiante et mobilisation générale.

Par ailleurs, de plus en plus de voix s’élèvent pour également faire converger toutes les luttes[4] notamment écologistes et féministes avec cette mobilisation sociale. Un travail moins évident que celui sus-cité ?

C’est, en tout cas, pour les mobilisations féministes, un point de similitude intéressant entre les mobilisations contre le plan Juppé de 1995 et le cycle qui s’est ouvert ce mois de décembre. En effet, le 25 novembre 1995 plusieurs dizaines de milliers de femmes ont manifesté à Paris à l’appel de 140 associations, syndicats et partis politiques pour l’avortement et les droits des femmes. Cette année, le 23 novembre 2019, plus de 100 000 personnes ont défilé cette fois-ci pour lutter contre les violences sexistes et de genre. Ces deux mobilisations exceptionnelles par leur ampleur se situent à l’ouverture de ces deux cycles de lutte. Faut-il y voir un signe ? Ce serait sûrement un souhait pour les grévistes d’aujourd’hui. Cela pose, en tout cas, le défi aux organisations du mouvement social de prendre en compte réellement le féminisme dans leurs pratiques et revendications. Un rendez-vous manqué il y a 24 ans, de l’aveu des animatrices des grèves de l’époque, qui témoigne du règne du virilisme en temps de lutte.

La convergence avec le mouvement écologiste est quant à elle plus avancée qu’en 1995 où les liens entre mobilisation contre les essais nucléaires et en défense du système social français étaient loin d’être évidents. Des années de prise de conscience par la population du dérèglement climatique, voire aujourd’hui d’un effondrement, poussent les grévistes à intégrer dans leur lutte contre le système néolibéral l’argument écologiste. Des collectifs entre syndicats, grévistes, mouvements comme « extinction rébellion » émergent pour lutter contre un « système qui détruit nos vies et la planète ».

Les observateurs et observatrices des mouvements sociaux feront couler beaucoup d’encre pour répondre à cette question : est-ce une mobilisation générale contre l’ère d’Emmanuel Macron ? Contre le capitalisme ? Contre le néolibéralisme ? Pour l’émergence d’un nouveau système ? Ou seulement en défense du système social français ? Les mêmes débats ont cours en 1995 entre ceux qui observent dans Le Monde une « première mobilisation contre le monde néolibéral » ou d’autres une addition « d’égoïsme individuel et corporatif » ou encore « une coagulation anonyme de peurs, de frustrations et de crispations catégorielles ». La grève inédite dans le secteur associatif, les nombreuses pancartes appelant à « un autre monde » ou encore la présence des « Gilets jaunes » dans la manifestation ouvrent en tout cas les perspectives de convergences de luttes contre ces politiques gouvernementales.

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