• Gaël Giraud

L’Europe financière et la privatisation de la monnaie


Extraits:

Il y a donc une double erreur dans la théorie du ruissellement : a) elle est intrinsèquement fausse, et des chercheurs du FMI on récemment conclu qu’aucun élément empirique ne permet de l’étayer3 ; b) elle dissimule que ce sont les banques privées qui créent de la monnaie. En zone euro, le pouvoir de création monétaire qui était le sien jusqu’alors a été retiré des mains de l’Etat. En France, jusqu’en 1973, le circuit du Trésor mis en place par Bloch-Lainé permettait au Trésor d’emprunter à taux nul à la Banque de France. La loi Chirac de 1973 n’interdit pas ce recours mais dresse tout une série d’obstacles, qui ont eu pour conséquence (à l’évidence préméditée) d’inciter l’Etat à emprunter (à taux positif) sur les marchés financiers, alors embryonnaires. Conséquence considérable car, aujourd’hui, 60% environ de la dette publique française sont induits uniquement par le paiement des intérêts. En d’autres termes, si l’Etat français avait pu continuer de s’endetter à taux nul comme il l’a fait pendant les Trente Glorieuses, la dette publique française serait d’environ 40% du revenu national. Un niveau très raisonnable et, en particulier, inférieur au seuil normatif fixé par Maastricht (60%).

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c’est donc in fine la demande de crédit exprimée par les clients du secteur bancaire et leur aptitude à rembourser leurs dettes qui déterminent l’amplitude du mouvement de systole-diastole monétaire, et donc la quantité de monnaie en circulation.

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Quelle est la conséquence pratique de ces défauts structurels de construction de la zone euro ? Elles fournissent un alibi récurrent au démantèlement de l’Etat-Providence, à la privatisation des sociétés européennes et à l’imposition d’un partage de la valeur plus favorable aux revenus du capital. . C’est une évidence dans le cas grec : au prétexte qu’il fallait assainir les finances publiques athéniennes, un bout du port du Pirée a été vendu à un magnat chinois, une île grecque, à un Allemand, tous les aéroports ont été privatisés, les salaires de la fonction publique ont été réduits de 25% (bientôt suivis par l’ensemble des salaires privés)… Ne voit qu’il en va de même dans la plupart des pays du Sud, France comprise ? L’excès présumé de dettes publiques1 sert de prétexte depuis des décennies à la réduction progressive des dépenses sociales de l’Etat, des services publics et à la suppression quasi-complète des investissements publics d’avenir. Depuis le projet du Train à Grande Vitesse du début des années 1980, aucun autre projet national d’envergure n’a vu le jour en France. La part de l’investissement public dans le PIB s’est effondrée au taux de…

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Parce qu’elle sert de médium à toutes nos transactions marchandes, la monnaie peut être rendue capable de traverser toutes les frontières entre sphères sociales pourvu que la logique marchande y prévale. De fait, quelqu’un qui détient le pouvoir monétaire aujourd’hui est capable d’imposer sa puissance dans un grand nombre de sphères de la société, et donc de ruiner l’autonomie de ces différentes sphères entre elles. Une condition à ceci : que tout ce qui s’échange dans chaque sphère sociale puisse devenir marchandise. Or la marchandisation du monde est précisément au coeur du programme post-libéral. En ce sens, la troisième étape du capitalisme fort justement analysée par Boltanski et Esquerre 1 ne constitue pas un changement d’agenda, mais une extension, un approfondissement de ce qui se cherche depuis plus d’une génération. Désormais, la tentative de tout marchandiser s’étend aux relations intimes, familiales, aux gestes domestiques, au corps, etc. Tout privatiser rend tout disponible à l’acquisition de la part de ceux qui disposent de la monnaie, et donc de systématiser la violation de toute justice complexe.

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Comprend-on alors pourquoi la privatisation de la monnaie n’est pas un chapitre parmi d’autres de l’utopie mortifère post-libérale, une application particulière que subsumerait une stratégie plus vaste, mais son point d’intensité maximale, son Kernpunkt ?

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Il y donc une grande cohérence dans la substitution opérée par la Troisième voie européenne de l’égalité des chances à tout concept de justice sociale. L’accent mis sur la reconnaissance des minorités(gays, handicapés, Noirs… on n’ose pas écrire : les femmes) comme priorité de politique sociale prend sens à l’intérieur de cette substitution. Une minorité opprimée, en effet, c’est un exemple de sous-groupe social dont les sédiments de l’histoire ont accumulé davantage de haies que pour le reste des citoyens. Au passage, l’idée qu’une majorité de citoyens pourrait être victime d’injustice (notamment à travers la socialisation systématique des pertes colossale du systèmes bancaire ou l’organisation de la faillite des finances publiques au Sud par l’entretien du déséquilibre macroéconomique interne à la zone euro) a disparu.

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Karl Polanyi avait décrit la manière dont la première globalisation européenne centrée autour de l’Angleterre de la fin du XIXème siècle avait constitué une première tentative de transformer en marchandises privées à la fois la terre et ses ressources, le travail et la monnaie. Je voudrais suggérer que la privatisation de cette dernière ne fait pas nombre avec les autres. C’est elle, au contraire, qui, jointe à l’ontologie naturaliste du Grand Siècle, rend possible la privatisation de la “nature” (et donc les désastres écologiques en cours) et couplée au naturalisme du social inventé par les économistes Classiques, la métamorphose du travail en marchandise (d’où résulte la dislocation du droit du travail).

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l’impensé théologique qui habite la construction européenne contemporaine pourrait être celui d’une résurrection — inconsciente, sécularisée, et ordonnée au capital privé— du projet pontifical fondé sur le règne d’un droit (communautaire et non plus canonique) au-dessus des souverains (les Etats-membres), ordonné à la circulation de la grâce (le capital), et qui prétend se limiter lui-même au nom de la subsidiarité, laquelle alimente en vérité sa propre défiance à l’égard de l’Etat. Ce n’est pas le lieu, ici, de demander si un tel projet théologico-politique correspond, ou non, aux intuitions évangéliques. A tout le moins devrait-il être clair qu’il est orthogonal aux acquis de la modernité européenne, des Lumières et du libéralisme classique : à travers le droit européen —un droit sans souverain, “automatique”, inféodé à une logique de privatisation du monde—, c’est le capital qui se trouve autorisé à franchir toutes les frontières, territoriales et symboliques, au mépris de la justice complexe et de la souveraineté des Etats westphaliens (1648).

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Reste que, par-delà ces mesures techniques (ndr, pour solutionner le problème), et pour qu’elles aient la moindre chance de voir durablement le jour, il convient sans doute de renoncer au fantasme d’une restauration sécularisée de la structure politique de la papauté en Europe occidentale, lequel ne fait que conforter le tournant anti-démocratique du post-libéralisme contemporain, tout entier préoccupé de transformer le monde en marchandise privé. Il importe au contraire de consentir pour de bon à l’idéal des Lumières, celui d’une prospérité commune, partagée entre tous, celui qui anima aussi bien la Charte de la Société des Nations (1919) que la déclaration de Philadelphie (1944) et dont le mouvement planétaire des communs est aujourd’hui l’ébauche vivante.

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