• Contretemps

Inégalités entre nations, inégalités parmi les nations. Un extrait du livre de Branko Milanovic


Note de la rédaction: Le sentiment que beaucoup ont de "régresser", de revenir au XIXième siècle, avec son cortège de précarité, de misère et d'inégalité, n'est apparemment pas une illusion. L'Occident s'est enrichi grâce à la révolution industrielle et à la colonisation de l'Afrique et d'autres territoires, permettant à tous ses habitants d'accéder, au XXième siècle, à l'aisance matérielle au détriment du "Tiers-monde", mais la situation semble en train de s'inverser à nouveau et la lutte des classes réapparaît avec le mouvement des Gilets jaunes notamment.
Extraits:
« Lieu » versus « classe » dans les inégalités mondiales
Il est important de déterminer si le clivage clé est celui entre les individus (riches et pauvres) qui vivent dans le même pays, ou celui qui sépare les individus vivant dans des pays différents. Pour faire simple, appelons le premier « inégalités selon la classe », et le second « inégalités selon le lieu ».

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Comme le montre le graphique 34, le lieu était presque négligeable en 1820 : seules 20 % des inégalités mondiales étaient dues à des différences entre pays. L’essentiel (80 %) résultait des différences au sein de chaque pays, c’est-à-dire qu’elles découlaient du fait qu’il y avait des personnes riches et des personnes pauvres en Angleterre, en Chine, en Russie, et ainsi de suite. C’était la classe qui comptait le plus. Dans ce monde, être « bien né » (comme nous le voyons aussi dans la littérature de l’époque) signifiait être né dans un groupe disposant de hauts revenus plutôt qu’être né en Angleterre, en Chine, ou en Russie.

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Mais comme le montre la ligne ascendante du graphique, cela a complètement changé au siècle suivant. Les proportions se sont inversées : au milieu du XXe siècle, 80 % des inégalités mondiales dépendaient de l’endroit où l’on était né (ou de l’endroit où l’on vivait, en cas de migration), et seulement 20 % de la classe sociale à laquelle on appartenait.

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Comme le dit l’historien de l’économie Peer Vries (2013, p. 46),

« ce qui s’est joué au XIXe siècle avec l’industrialisation et l’impérialisme occidental, ce n’est pas une simple relève de la garde. Ce qui en a résulté, c’est surtout un écart entre les pays riches et les pays pauvres, les nations fortes et les nations faibles, écart sans précédent dans l’histoire mondiale ».

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La situation dans le monde était telle (et elle l’est toujours) qu’être né dans un pays riche comptait beaucoup plus qu’être « bien » né (dans une famille riche). Le fossé entre colonisateurs et colonisés décrit par Frantz Fanon caractérise bien ce type d’élite mondiale – par opposition au monde dans lequel Marx a vécu pendant presque toute sa vie, qui était un monde de classes

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Les inégalités entre pays ont probablement atteint un sommet autour de 1970

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Des années 1950 au milieu des années 1970, le PIB par habitant des États-Unis, exprimé en dollars internationaux, était environ 20 fois plus élevé que celui de la Chine. À la fin de la première décennie du XXIe siècle, il n’était plus que 4 fois plus élevé. On retrouvait le ratio de 1870.

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Le monde dans lequel la situation géographique a le plus d’influence sur les revenus d’une personne reste celui dans lequel nous vivons. C’est ce monde qui fait apparaître ce que nous pouvons appeler une « prime de citoyenneté » pour ceux qui sont nés aux bons endroits (les bons pays), et une « pénalité de citoyenneté » pour ceux qui sont nés aux mauvais endroits (les mauvais pays).

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Nous devons tout de même garder à l’esprit la légère courbe descendante observée dans le graphique 34, qui traduit une moindre importance de la situation géographique dans la détermination des niveaux de revenu au cours des dix dernières années. Si cette tendance se prolonge, nous pouvons nous demander si, dans un siècle, les gens vivront dans un monde où les classes, et non la situation géographique, constitueront le principal clivage, comme au début du XIXe siècle. À supposer que les économies de marché pauvres et émergentes connaissent une croissance plus rapide que les pays riches (convergence économique), et que les inégalités nationales augmentent dans ces trois types de pays (ce qui viderait les classes moyennes nationales), c’est exactement ce qui se passera. Mais nous n’en sommes pas encore là.

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#Inégalités #Luttedesclasses #Colonialisme

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