• Laurent Baronian, Contretemps

Les Gilets Jaunes face à l’État


Extraits:

Que le mouvement ait pris tout de suite la forme d’une contestation du pouvoir politique bien que les revendications des GJ engagent directement leur rapport au capital n’est nullement l’effet d’une conscience illusoire sur les conditions réelles de leur existence sociale mais au contraire l’expression directe de ces conditions. Le paradoxe de ces conditions, c’est que jamais elles n’ont autant dépendu de l’État alors même que l’État n’a jamais autant dépendu du capital : son rôle dans la reproduction de la force de travail croît en proportion de la perte de ses moyens.

Si les recherches académiques sur l’impôt et la politique fiscale font recette de nos jours, c’est que la fiscalité est devenue le compendium de l’action étatique. Aujourd’hui l’État fiscal, c’est l’État tout court, dont les taxes et les impôts tiennent lieu de politique générale. Aussi, la lutte contre le pouvoir d’État existant pour des conditions de vie nouvelles vient-elle de ce que le pouvoir politique se présente dans sa politique fiscale immédiatement comme pouvoir économique et de ce que le pouvoir économique du capital excède les frontières du pouvoir politique. Il nous faut donc analyser ces rapports particuliers de l’État au capital.

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Depuis le début des formations sociales capitalistes, la gestion étatique de la force de travail a été, avec la gestion de la monnaie, la fonction essentielle de l’État et le mode décisif de sa contribution à la dynamique du capital. Aussi parmi les rares passages du Capital consacrés à l’État, Marx souligne l’importance de cette fonction lorsque, dès le début de la révolution industrielle, l’État dut intervenir pour limiter la journée de travail[1]. Mais il faudra attendre longtemps encore avant que la gestion étatique de la force de travail n’entre comme ingrédient d’une politique économique d’ensemble.

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ce qui a donné à la politique économique son unité formelle jusqu’aux premières poussées néolibérales, c’est un changement profond dans la manière dont l’État se rapporte au travail. Désormais l’État n’appréhendera plus la force de travail comme une masse hétérogène à réguler et contrôler au moyen d’institutions disciplinaires, mais d’abord et avant tout comme une masse salariale, comme un grand flux de revenus monétaires. C’était d’abord cela, les Trente Glorieuses : l’inclusion de la classe ouvrière comme sujet économique dans un circuit de flux monétaires se répartissant en profits et en salaires !

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Avec la mise en coupe réglée des moyens d’action de l’État, c’est tout un rapport de forces qui bascule toujours plus en faveur du capital et, dix ans après la crise financière de 2008, trouve en Macron la figure cynique de son triomphe retrouvé. Son arrivée au pouvoir sonne la reprise de l’agenda de la mondialisation financière là où la crise l’avait interrompu. Macron, inspecteur des finances et ancien banquier de chez Rothschild, se comporte dans sa carrière comme l’agent entre l’État et les marchés financiers : des allers-retours constants entre le public et le privé, et s’entoure d’un personnel qui ne saurait imaginer soutenir d’autres intérêts que ceux des marchés : sur les trente-deux ministres et secrétaires d’État, quinze sont millionnaires[2].

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Ainsi, plus le rapport du travail au capital s’individualise et se diversifie, plus s’accroît le rôle de l’État dans la socialisation de la gestion de la force de travail. Parmi les indicateurs de la socialisation croissante, aucun n’est sans doute plus éloquent que l’évolution de la part des prestations sociales dans le revenu disponible des ménages. Elle a plus que doublé depuis 1950 et représente aujourd’hui plus d’un tiers du revenu brut disponible, c’est-à-dire hors impôts et cotisations sociales. Cette part représente plus de la moitié pour les trois premiers déciles de la population et les ¾ des revenus du premier décile[7].

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Quelle que soit son issue immédiate, le mouvement des GJ est rentré dans l’histoire sociale non seulement par la nouveauté des formes et l’exceptionnelle durée de la mobilisation, mais par l’orientation que, après les Grecs, il redonne aux mouvements populaires européens. Il déplace la révolte au cœur de l’État qui, quelques années plus tôt, avait, pour la défense des intérêts de ses banques et de ses créanciers, provoqué ce même soulèvement en Grèce et n’avait pas hésité à faire renverser des gouvernements trop hésitants à procéder « à la privatisation des services publics locaux et « à des changements spectaculaires dans la politique du marché du travail »[9].

Par ses blocages, ses assemblées, ses ronds-points, ses discussions sur les réseaux sociaux, le mouvement des GJ relance par le bas le problème de la forme étatique européenne, qui n’avait été abordé par le haut que sous la menace d’une crise bancaire. Cette menace avait fourni aux gouvernements européens l’occasion d’une réforme fiscale et financière de la zone euro. On se contenta de rassurer les marchés par le Fonds Européen de Stabilité Financière et la promesse d’interventions de la BCE sur les marchés obligataires publics. Pour le reste, on préféra la saignée des peuples à l’euthanasie des rentiers.

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#Giletsjaunes #démocratie #Impôts

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