• François Xavier Verschave

L’ENVERS DE LA DETTE (africaine)


Une conférence que François Xavier Verschave, président de l’association Survie, a faite à la Faculté St Charles de Marseille, le 28 mars 2002.

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Résumé de la conférence:

Je dis l’envers de la dette, mais je devrais dire l’escroquerie de la dette car ce qu’on prétend être une dette de l’Afrique vis-à-vis de l’occident, c’est exactement l’inverse. Et cette dette elle n’est pas économique, elle est d’abord politique. Si on prend le Cameroun par ex qui est un pays riche en ressources matérielles et humaines, son seul problème, c’est la légitimité du pouvoir. Si un pouvoir s’acharne à détruire tout ce que les gens font et à organiser la corruption, que peut-on faire ?

Fernand Braudel dans Civilisation matérielle, économie et capitalisme, décrit toute l’histoire de l’économie mais aussi de la politique comme une maison à 3 étages. Au RdC l’économie de survie qui a duré presque 1 million d’années, au premier étage l’échange local qui a commencé il y a 10 ou 15 000 ans et au dernier étage, l’échange mondial. Les gens du dernier étage vous parlent tout le temps du marché mais leur seule ambition c’est de se placer en situation de monopole pour contrôler le marché. Au RdC on ne pratique pas encore l’économie, au 1er étage on la pratique et en haut on ne la pratique plus. C’est pareil en politique : au RdC on ne pratique pas encore la démocratie, à l’étage intermédiaire on la pratique et en haut on ne la pratique plus. C’est la même chose en football et ainsi de suite. C’est un mécanisme sociologique, et très souvent ce qu’on appelle capitalisme c’est quand le dernier étage écrase les autres étages qui, eux, sont tout à fait indispensables.

Il y deux types de société, les sociétés ballon de rugby et les sociétés en sablier. La société ballon de rugby, c’est quand l’étage intermédiaire, celui où on joue les règles du jeu, est dilaté et parvient à fonctionner en contre-pouvoir de celui d’en haut où l’on ne les applique pas tout en prétendant les appliquer. Mais quand l’étage intermédiaire perd confiance dans les règles du jeu, il cesse lui aussi de les appliquer et on passe dans la société extrêmement violente du sablier où il y a des très riches qui exploitent des très pauvres.

En l’an 1000 les Africains naviguaient jusqu’en Chine, pendant que, nous on clapotait difficilement dans la Méditerranée. Ils avaient accédé aux échanges mondiaux et dont tout ce mépris que nous avons envers l’Afrique qui serait incapable de se développer est absurde. Mais au 15ième siècle les Portugais ont encerclé l’Afrique en l’espace d’un siècle et l’esclavage l’ont l’a privée de son 3ième étage. Ensuite avec la colonisation on a folklorisé, aliéné, l’étage de l’échange local. L’Afrique n’a pu survivre à ces 3 ou 4 siècles d’agression épouvantable qu’en se repliant sur son RdC du clan, de la famille, en hypertrophiant les solidarités de cet étage.

Conquérir l’indépendance, à partir de 1960, c’était, pour les Africains, reconstruire les étages qui avaient été détruits par la colonisation et l’esclavage. Tout l’enjeu de la France Afrique a été de faire retomber en permanence l’Afrique au premier niveau en lui disant qu’elle n’était pas capable de développer les règles du jeu économique, politique, culturel du niveau intermédiaire, ni d’accéder à l’économie monde.

De Gaulle a dû accorder l’indépendance aux pays d’Afrique mais a chargé son bras droit Jacques Foccart de faire exactement l’inverse, pour maintenir :

  • le rang de la France à l’ONU avec un cortège d’états clients

  • l’accès aux matières premières stratégiques (pétrole, uranium) ou juteuses (bois, cacao)

  • le financement de la vie politique (le détournement de la rente pétrolière représente des centaines de milliards)

  • empêcher une partie de l’Afrique de basculer dans le camp communiste pendant la guerre froide.

Le problème c’est que la nouvelle légalité internationale, c’est l’indépendance, et donc le système de la France Afrique et tout ce qui fait sa réalité profonde est illégal et donc doit demeurer occulte, caché.

Quels étaient ces méthodes parallèles, illégales, inavouables ?

  • On a fait le grand ménage pour mettre en place des agents de la France, des proconsuls à la peau noire en semant la guerre civile, en assassinant les chefs d’état issus de la population, en utilisant la fraude électorale, la corruption.

  • Une présence mercenaire, mais surtout des entreprises (comme Elf*) faux-nez des services secrets français à travers lesquelles on a pompé les richesses de l’Afrique grâce à la convertibilité du franc CFA (colonies françaises d’Afrique) qui permettait de convertir en devises en Suisse les dons ou prêts en francs CFA et de les partager entre le décideur français et le responsable africain, et toutes sortes de combines (cargaisons non déclarées, surfacturation des gros chantiers, missions de coopération, entreprises de sécurité, etc.) qui ont permis de mener toutes sortes d’actions secrètes (coup d’état, la guerre de la France contre le Nigéria, trafics d’armes, etc.).

A la rente des matières premières, il faut ajouter la rente de l’aide publique au développement, soit 40 milliards de nos impôts dont 98% servent à autre chose qu’à lutter contre la pauvreté ou la faim.

Avec toute cette politique de pillage par des moyens occultes, de présence barbouzarde pour soutenir ou débarquer les chefs d’état africains, on est dans un mécanisme du degré zéro de l’indépendance à tous les niveaux, politique, économique, social, militaire. Pour maintenir ce système de corruption généralisée, on a exacerbé les confrontations ethniques et imaginé une formule extraordinaire de coopération en iceberg : le France sous Mitterrand a offert des urnes transparentes qui ont mobilisé le peuple, mais avec des systèmes informatiques on a inversé les résultats pour mettre en place des dictateurs au service de la France.

L’envers de la dette. On va examiner deux cas exemplaires : le Congo Brazzaville et l’Angola.

Au Congo Brazzaville, les appétits s’aiguisant, on a eu une nouvelle idée et on a proposé aux Africains une aide publique au développement à des taux inférieurs aux taux du marché. Tout a été détourné par la France et ses complices africains. Au Congo Brazzaville, il y a du pétrole que la France lui prend, un tiers au moins n’est pas déclaré et passe au noir dans des cargos étrangers. Donc on lui pompe son pétrole, et on propose au pays des prêts gagés sur le pétrole qu’il va extraire dans 5 ans, 10 ans, 15 ans, et on se retrouve avec un pays qui a une dette égale à trois fois son PIB du fait de tous les intermédiaires. Donc on lui prend son pétrole et on lui prend trois fois de l’argent. Et une partie sert à acheter des armes. On arme les deux camps de la guerre civile et avec ça le pays est détruit. On prend son pétrole, on l’endette et on le détruit. Ce qui le rend encore plus incapable de discuter du % du pétrole.

En 1990, le Congo Brazzaville était une dictature dirigée par M. Denis Sassou-Nguesso qui était « marxiste sous contrôle d’Elf » comme l’a si bien dit M. le Floch. Il ne demandait que 17% du pétrole pour son pays, ce qui faisait bien l’affaire d’Elf. Aux élections, il a perdu et le peuple a demandé 33% du pétrole. Cela était trop pour Elf qui a préparé un coup d’état, dont on a trouvé par la suite la preuve dans ses coffres forts, avec le réseau Pasqua et le réseau Foccart. Ce coup d’état a échoué, un président a été élu et donc on a commencé à larguer des armes, et en 1997 une « guerre civile » s’est déclenchée épaulée par la France, par Tchadiens et Angolais interposés, pour remettre le dictateur en place, dans une désinformation phénoménale, sans que même le parlement le sache. Entre 1998 et 1999, il y a eu 100 000 morts et toutes sortes d’horreurs dans une censure quasi-totale de la presse sur ce qui se passait dans ce pays, un des premiers fournisseurs de pétrole de la France et le berceau de la France libre.

Dans cette affaire-là, il y a eu tout un tas de mercenaires français et c’est très inquiétant pour la démocratie, car tous les grands pays occidentaux sont en train de développer des sociétés de mercenaires qui pourront échapper aux lois de la guerre mais qui sont en fait contrôlées par les services secrets. Il y a deux types de vrais faux mercenaires. Il y a eu un triplement depuis 1990 du nombre de forces spéciales qui dépendent directement du COS qui est rattaché hors hiérarchie à la présidence de la République, ce que fait que le président de la France dispose depuis 1990 de sa garde nationale, comme n’importe quel chef d’état africain, qui lui permet de mener des guerres secrètes, ce qu’il a fait au Rwanda et ce que Chirac a fait au Congo Brazzaville. Mais il y a encore pire, il y a tous les mercenaires d’extrême-droite qui sont répandus dans toute l’Afrique, à travers une quinzaine de sociétés de mercenaires, et dont le vivier est constitué par la garde présidentielle de J. M. le Pen, le DPS, dont le directeur est à partir 1994, Bernard Courcel, un officier de la Sécurité Militaire, le plus secret des services secrets, ex-« garde du corps » de Mme Mitterrand-bis, Anne Pageot chargé de la sécurité du Musée d’Orsay. En 1999 il devient directeur de la garde présidentielle de Denis Sassou-Nguesso et deux mois plus tard directeur de la sécurité des installations pétrolières françaises au Gabon. Vous voyez que ce glissement entre Mitterrand, les trafics d’armes, les mercenaires, la garde présidentielle de Le Pen, la sécurité des installations pétrolières est tout à fait hallucinant. Un repenti de chez Courcel vient d’expliquer sur France 3 comment ils faisaient leurs coups en Afrique, comment ils venaient menacer des opposants en France, et comment ils allaient brûler des voitures dans les quartiers sensibles pour y attiser un peu l’ethnisme car il n’y a pas de raison de développer le racisme seulement en Afrique. Tout cela est très inquiétant pour la démocratie.

L’Angola c’est le pays le plus riche d’Afrique, c’est l’Arabie Saoudite du 21ième siècle, et en même temps c’est le plus malheureux car il est en guerre civile depuis 25 ans. Les Américains, les français et d’autres armaient les deux côtés de la guerre civile et ils se partageaient la galette pétrolière : 43% pour Total et Fina, 43% pour une société anglo-saxonne, 10% pour Falcon Oil, (c’est M. Falcone qui s’est installé aux Etats-Unis et a été le plus gros contributeur de la campagne de Bush), et une société de mercenaires israéliens. On retrouve ce type de schéma dans toutes les patates d’or noir. Autrement dit, vous avez un gisement gigantesque dans lequel est inscrite pour toute sa durée de vie la fourniture de biens et services de guerre. Les pays d’Afrique qui ont le malheur d’avoir du pétrole s’’appauvrissent au lieu de s’enrichir parce que la guerre est dans les gènes de l’exploitation pétrolière.

Ces gens-là, qui sont dans le pétrole, sont aussi dans les trafics d’armes, c’est pour ça que l’affaire ELF est aussi une affaire de trafic d’armes. L’argent du pétrole, des armes et d’autres trafics passe par les paradis fiscaux et par les mêmes circuits opaques et occultes, et donc ce sont les mêmes personnes qui s’en occupent. Tous ces gens-là appartiennent aux Services secrets ou sont sous leur protection. Qu’est-ce que ça veut dire ? Depuis la guerre froide notamment, l’ensemble des Services secrets des deux camps, ont toujours eu des besoins bien supérieurs aux budgets alloués et donc ils se sont constitué des cagnottes en trafiquant dans le pétrole, les armes, les diamants, la forêt, et donc on a une sorte de triangle : armes, pétrole, services secrets. C’est aussi branché sur les circuits de blanchement qui suivent le même circuit. Vous savez bien que la guerre d’Indochine a été financée à moitié par le trafic d’opium et que c’est Pasqua qui a créé le French Connexion. On arrondit les magots avec les casinos, la drogue, la fausse monnaie. Tout cela génère des sommes d’argent parallèles qui permettent de renverser des gouvernements, etc. C’est tout à fait inquiétant, mais ce qui est encore plus inquiétant, c’est le passage de la Françafrique à la Mafiafrique. Dans l’affaire de l’Angola, c’est Gaydamak qui a touché le plus de « pourboires » (40 ou 50 milliards) car il est en quelque sorte le représentant de cette énorme masse financière qu’on appelle la Mafia russe mais qui est tout simplement le pillage de la Russie en l’espace de 4 ans (1989-1993). Le KGB et la nomenklatura russe ont bradé les stocks d’aluminium, d’engrais, de diamants, de pétrole, et les armes de l’Armée rouge à 10% de leur valeur et ont mis l’argent dans des paradis fiscaux en Suisse et ailleurs. Puis ils ont racheté la Russie, une partie de la Côte d’azur, une partie du pétrole en Angola et même la plus vieille banque américaine, la banque de New York. Les Etats-Unis se sont émus et ont menacé de faire une enquête sur les 10 milliards du FMI disparus par le même canal. Gaydamak, c’est l’ex KGB, la DST, le Mossad, quelques autres services, il est associé à Falcone, lui-même branché sur les USA. Ces nappes souterraines parallèles gérées dans l’orbite des lobbys militaro-industriel, des pétroliers et des services secrets sont en train de s’interconnecter. On a une mondialisation des phénomènes de criminalité financière ou d’argent parallèle des différentes nationalités. On est en train d’assister à une espèce de prise de contrôle fort dangereuse. La Françafrique, c’était une raison d’état mise en place par De Gaulle avec des pratiques de voyous, mais au bout de 40 ans les services secrets ont pris goût à ces pratiques et aujourd’hui ce n’est plus la classe politique qui commande aux Services secrets mais ce sont les Services secrets qui contrôlent les politiques car ils ont les moyens de « se payer toute la classe politique » comme l’a dit, et fait, Sirven.

Tout cela menace nos démocraties tout autant que l’Afrique où s’accumulent des dettes sans queue ni tête.

L’enjeu politique majeur qui est derrière tout ça, c’est l’accélération incroyable de la criminalité financière, de la dérégulation financière, qui est en train de constituer un gouvernement parallèle du monde. Autrefois on a été capable de créer un état en forme de ballon de rugby et de construire des biens publics, etc. parce que la police avait le moyen de contrôler les comptes en banque des délinquants. Mais il est devenu impossible de suivre les flux d’argent dans le cadre de la mondialisation. On est dans un système d’impunité total. La moitié des transactions financières internationales passent par les paradis fiscaux. 1000 milliards de dollars chaque année d’argent du crime rentrent dans le système bancaire y compris les plus grandes banques françaises. Il y a 3 banques françaises CA, SG, Paribas, qui sont impliquées dans ces mécanismes de destruction de l’Afrique. Denis Robert l’explique très bien et ce n’est pas si difficile à comprendre car tout ça est rassemblé dans deux chambres de compensation mondiales (Cleartream et Euroclear) qui gèrent la finance mondiale et dont la moitié des comptes ne sont pas déclarés et sont dans des paradis fiscaux et beaucoup d’opérations se font par des circuits parallèles dans l’informatique de ces établissements. Il suffirait d’une volonté publique européenne pour les transformer en banques centrales sous contrôle public. Nous sommes en train de découvrir des tas d’instruments juridiques pour attaquer les divers éléments de la dette et montrer que toute cette escroquerie de la dette est nulle juridiquement.

Mais tout n’est pas négatif. En 200 ans on a été capable de construire un peu de bien publics. Ils représentaient 15 % en 1815 (police, justice de classe, quelques routes), 200 ans plus tard on a 45% de biens publics (éducation, santé, retraites, congés payés, chômage…). Ce qui montre que tout n’est pas à vendre, que ce qui nous fait exister, c’est plus important que ce qui nous fait produire. Aujourd’hui, tout le monde reconnait qu’un niveau de service public est nécessaire pour la prospérité économique et la dignité des peuples. Tous les pays classés en tête en matière de développement humain sont aussi ceux qui ont le plus de biens publics. Contrairement à ceux qui prétendaient qu’on n’arriverait pas à payer la santé, les retraites, etc, la création des biens publics a provoqué une dilatation, une expansion de la richesse globale, elle a permis de développer tout un tas d’activités qui font qu’aujourd’hui, y compris la richesse privée est plus importante que quand on avait moins de biens publics.

Mais à l’échelle mondiale, il y a seulement 0,3% de biens publics. Si on veut combattre l’effet de serre, les grandes épidémies, la pollution des océans, assurer la sécurité alimentaire, une justice pénale internationale, et réguler la criminalité financière, on va devoir créer des biens publics à l’échelle mondiale. Tout le monde a droit à la santé et l’éducation.

Nous allons conquérir tous ensemble des biens publics à l’échelle mondiale. Cela change totalement le principe de la solidarité internationale. Ce n’est pas nous qui allons aider les autres avec des aides au développement néo- coloniales, plus ou moins charitables, plus ou moins détournées. Ce sont ceux qui vont se battre pour conquérir des biens publics qui vous nous aider parce qu’ils vont initier un jeu à somme positive par rapport à une humanité qui va droit dans le mur en confinant ses richesses à un tout petit nombre. Mais il n’y a pas de biens publics sans un minimum de solidarité collective. Les paradis fiscaux ne détruisent pas que l’Afrique, ils détruisent aussi l’impôt dans nos pays.

Si nous voulons des biens de civilisation et des biens publics nous savons qu’il faut combattre ce qui les détruit, c'est-à-dire la criminalité financière. Voilà !

Note :

*Pour un résumé de l’affaire Elf voir ici


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